Versos French Anna de Noailles Le Chant Du Printemps

French poem

Le Chant Du Printemps

by

Listen in the reader

«O Moires infinies, déesses aériennes, dispensatrices universelles, nécessairement infligées aux mortels!» (Hymnes Orphiques.)

Le silence et les bruits, soudain, dans l'air humide Ont ce soir un accent plus vaste et plus ardent; Sur le vent aminci Février fuit, rapide, Quelqu'un revient, je sens qu'il vient, c'est le Printemps!

Hôte mystérieux, il est là sous la terre, Il est près du branchage éploré des forêts, Il monte, il s'est risqué, il ne peut pas se taire, Et son premier frisson répand tous ses secrets!

--Il passe, mais personne encore sur la route Ne peut le soupçonner, je regarde, j'écoute:

--Oui, je t'ai reconnu, sublime Dépouillé! Sordide vagabond sans fleurs et sans feuillage, Qui rampes, et répands sur les chemins mouillés Cette clarté pensive et ces poignants présages!

Oui, je t'ai reconnu, ton souffle est devant toi Comme un tiède horizon où flotteront les graines; Le silence attentif et fourmillant des bois S'emplit furtivement de ta languide haleine.

Oui, je t'ai reconnu à ce trouble du coeur Qui arrête ma vie et la rend palpitante, Je suis la chasseresse ayant surpris l'odeur De la jeune antilope étourdie et courante!

--Ah! qui me tromperait, Printemps terrible et doux, Sur ton subtil arome et sur ta ressemblance, Je sais ton nom secret que les lis et les loups Proclameront la nuit dans le puissant silence!

Je sais ton nom profond, chuchoté, recouvert, Mystérieux, sournois, débordant, formidable, Qui fait tressaillir l'eau, les écorces, les airs, Et germer jusqu'aux cieux la cendre impérissable!

C'est toi l'Eros des Grecs, au rire frémissant, Le jeune homme à qui Pan, sonore et frénétique, Enseigne un chant par qui le flot phosphorescent Répond au long appel des astres pathétiques!

C'est toi le renouveau, toi par qui l'aujourd'hui Est différent d'hier comme le jour de l'ombre; Toi qui, d'un autre bord où ton royaume luit, Fais retentir vers nous des fanfares sans nombre.

Un ordre plus formel que la soif, que la faim, Commande par ta voix rapide, active, urgente, Et du fond des taillis et des gouffres marins Monte le chaud soupir des bêtes émergeantes!

--Je te suivrai, Printemps, malgré les maux constants, Je te suivrai, j'irai sans défense et sans armes Vers ce vague bonheur qui brille au fond du temps Comme un fixe regard irrité par les larmes!

Je te suivrai, malgré le souvenir des morts, Malgré tous les vivants engloutis dans mon âme, Malgré mon coeur qui n'est qu'un gémissant effort, Malgré mon fier esprit qui résiste et me blâme.

--Mais quoi! ce n'est donc pas le neuf et frais bonheur Qui ce soir me tentait par son doux sortilège? Ces espoirs, ces souhaits, ces regrets, ces langueurs, Hélas! c'est le passé, beau comme un long arpège;

Hélas! c'est le passé, ce courage ingénu, Ce sublime désir de mourir et de vivre Que ma jeunesse avait quand je vous ai connu, Vous, qui fûtes la page insigne dans le livre!

Hélas! c'est le passé, ce parfum dans le vent, Cet émoi dans les airs, ces grelots des voitures, Cet orgueilleux besoin d'être encor plus vivant, Et de recommencer, puisqu'hélas! rien ne dure!

Ainsi je me croyais mêlée au renouveau, Je ne suis que l'ardente et grave prisonnière Qui sur ses poignets las sent le poids des anneaux, Qui pleure sur la route et regarde en arrière!

Hélas! c'est le passé que je cherche toujours, C'est vers lui que j'allais! Comme s'il est possible De retrouver le sacre unique de l'amour, Et d'aborder encore à cette île sensible Qui, désormais, n'a plus de barques alentour, Et luit sur l'onde comme un roc inaccessible Où des archers courants nous ont choisis pour cible...

JE VOUS AVAIS DONNE...

Je vous avais donné tous les rayons du temps, Les senteurs que l'azur épanche, Et la lueur que fait, dans le Sud éclatant, Le soleil sur les maisons blanches!

Je n'ai jamais repris ce que je vous donnais, Si bien que dans ces jours funestes Je suis un étranger que nul ne reconnaît, A qui rien du monde ne reste.

Je vous avais donné les Chevaux du Matin Qu'un dieu fait boire aux eaux d'Athènes, Et le sanglot qui naît, sur le mont Palatin, Du bruit des plaintives fontaines.

Parfois, quand j'apportais entre mes faibles doigts Le printemps qui luit et frissonne, Vous me disiez: «Je n'ai de désir que de toi, Coupe tes mains et me les donne.»

Mais ces dons exaltés n'étaient pas suffisants, La rose manque à la guirlande, Je conservais encor la pourpre de mon sang, Ce soir je vous en fais l'offrande.

--O mon ami, prenez ce sang si gai, si beau, Si fier, si rapide et si sage, Qui, dans ses bonds légers, reflétait les coteaux, Et la nuée à son passage!

Que de mon coeur fervent à vos timides mains Il coule, abondant et sans lie, Afin que vous ayez, dans le désert humain, Une coupe toujours emplie.

Déjà mon front plaintif est moins brillant qu'hier, Mais la douleur ne rend pas laide, Le visage est sacré quand il est âpre et fier Comme les sables de Tolède;

Un visage est sacré quand il s'épuise et meurt Comme un sol que l'été dévaste, Sur qui les lourds pigeons et les ombres des fleurs Font des taches sombres et vastes.

Un destin est sacré quand il a contre lui Toute une foule qui s'élance, Et que, sous cet affront, il s'enivre, et qu'il luit Comme l'olivier et la lance!

Un destin est sacré quand il est ce soldat Qu'un guerrier somme de se rendre, Et qui, pressant toujours son fer entre ses bras, S'écrie en riant: «Viens le prendre!»

--Je ne rendrai qu'à vous les armes de mon coeur. Mes dieux qui sont en Crète et dans l'île d'Egine, Permettent que l'extrême et fidèle langueur A cet excès de grâce et de douceur s'incline, Mais nul autre que vous, sur les plus durs chemins, Ne me verra pliant sous l'angoisse divine, Laissant tomber mon front, laissant pendre mes mains, Emmêlant mes genoux, telle qu'on imagine Cléopâtre enchaînée au triomphe romain...

O MON AMI, SOUFFREZ...

O mon ami, souffrez, je saurai par vos larmes, Par vos regards éteints, par votre anxiété, Par mes yeux plus puissants contre vous que des armes, Par mon souffle, qui fait bouger vos volontés,

Par votre ardente voix qui s'élève et retombe, Par votre égarement, par votre air démuni, Que ma vie a sur vous cet empire infini Qui vous attache à moi comme un mort à sa tombe!

O mon ami, souffrons, puisque jamais le coeur Ne convainc qu'en ouvrant plus large sa blessure; Puisque l'âme est féroce, et puisqu'on ne s'assure De l'amour que par la douleur!