Versos French Anna de Noailles Minuit

French poem

Minuit

by

Listen in the reader

Minuit, heure où l’on dort, recevez mes louanges, Tour d’ébène, miroir d’argent, rose des nuits, Par qui l’âme vivante à la mort se mélange, Vous qui bannissez l’heure et recouvrez l’ennui !

Tout le jour je m’effraie, ou m’irrite, ou m’étonne, Le sort pour me combattre a d’infinis secrets, Mais votre voix, alors, à mon côté chantonne : « Sois sage, songe à moi, je viendrai, je serai,

« Je serai près de toi dans quelques couples d’heures, « Ma force a des moyens contre ce qui te nuit ; « Ténébreux carnaval j’emplirai ta demeure, « Je suis le pitoyable et le tendre Minuit.

« Noir comme le Nubien qui servait Cléopâtre, « Je serai ton esclave, et sur tes yeux scellés, « Tandis qu’un peu de feu crépite encor dans l’âtre, « J’épierai ton esprit inerte et consolé.

« Même les sûrs amants qui t’ont donné leur âme « Et dont le chaud élan sur ton cœur s’imprimait, « Ont été moins que moi l’ami que tu réclames, « N’ont pas tant contenté ton cœur qui les aimait ;

« Plus que la passion ou que la paix rêveuse, « Je donne le bonheur, moi le plus vieux des dieux, « Mon autel sans éclat, toujours silencieux, « Est sombre, ou bien fleuri d’une pâle veilleuse !

« Mais dans ce circonspect et profond paradis « J’étreins entièrement le corps qui s’abandonne, « Et la sévère enfant que ma main étourdit » Garde la chasteté des morts et des madones.

« Parfois la volupté, comme un climat, s’étend « Sur ton esprit charmé qui sent qu’on le protège, « Et tu te réjouis dans tes beaux draps de neige « D’être imprécise et pure avec un cœur content.

« Aussi je ne suis pas jaloux de tes journées, « Que m’importe celui qui t’enlace et t’étreint ! « C’est moi qui nouerai seul à l’entour de tes reins « Ma caresse fidèle et toujours ordonnée, « À cette heure funèbre, et que toute âme craint, « Où le corps immobile et froid comme l’airain « À l’éternel Minuit livre sa destinée… »