French poem
Sagesse
Ne sois jamais heureux, de peur qu’il t’en souvienne, De tous les maux humains le bonheur est le pis : Ce grand magicien, sur ton cœur assoupi, Un jour retirera son âme de la tienne.
Crains-le, il a touché ta vie et ta raison, Il est seul créateur dans un monde illusoire, Le mirage des jours est son exhalaison. Il te quitte : l’azur, l’allégresse, la gloire
Perdent leur véridique et palpable saveur, Tout devient incertain, toute évidence cesse. L’air est asphyxiant, la mer est sans fraîcheur, Le soleil est lui-même une île de tristesse !
L’univers qui prenait sa force dans tes yeux Luit comme une aube terne en des salles d’hospice ; Une immense araignée arrondit jusqu’aux cieux La toile ténébreuse et moite qu’elle tisse.
Pendant que tu languis et souffres, le passé Revient sur le désert de ta vie et s’étale ; Et le souvenir choît sur ton être oppressé Comme un poids suffocant de suaves pétales.
Et tu gis là, ayant renoncé tout instinct ; La faim, la soif n’avaient d’adroite vigilance Que pour nourrir la joie et l’élan du matin : De tout soin sans espoir une âme se dispense.
Tu ne peux pas savoir comment cela s’est fait Ce brusque éloignement du bonheur ! Ton scandale Est que l’esprit humain succombe sous ce faix, Et ne puisse asservir sa détresse animale.
Rien ne consolera ton grand étonnement, Sache-le ! La raison ne sert de rien pour vivre, Tout ce qu’elle propose à l’âme trompe et ment. Je ne peux rien promettre à ton grave tourment Que la divine loi des recommencements : Sois sage, afin qu’un jour tu redeviennes ivre !…