French poem
La Vénus de Milo
by Armand Silvestre (1837–1901)
Ce ne fut ni la chair vivante, ni l’argile Qui servit de modèle à ce corps radieux : La femme a moins d’orgueil, — la terre est trop fragile, Et ce marbre immortel vient du pays des Dieux.
Jamais l’âme cruelle aux amantes cachée. N’eut ce sein ni ce front augustes pour prison, Et la double colline à ce torse attachée N’abrite pas un cœur fait pour la trahison.
Comme un rocher marin cette gorge tendue Vers l’invisible amour des cieux immaculés Brise de nos désirs la caresse éperdue Et la refoule au fond de nos esprits troublés.
Image de granit sur nos fanges dressée, Phare debout au seuil des océans amers, Statue où le reflet de l’antique pensée Luit encor sur les temps comme un feu sur les mers !
Toi qui demeures seule à la porte du temple Dont l’idéal lointain habite les sommets Et que notre regard avec effroi contemple, — Celui qui mutila la pierre où tu dormais
Fit au cœur du poète une entaille profonde. Car, ô Fille des Dieux, immortelle Beauté, Tes bras, en se brisant, laissèrent choir le monde Dans les gouffres abjects de la réalité !