French poem
Le Pèlerinage
by Armand Silvestre (1837–1901)
Après vingt ans d’exil, de cet exil impie Où l’oubli de nos cœurs enchaîne seul nos pas, Où la fragilité de nos regrets s’expie, Après vingt ans d’exil que je ne comptais pas,
J’ai revu la maison lointaine et bien-aimée Où je rêvais, enfant, de soleils sans déclin, Où je sentais mon âme à tous les maux fermée Et dont, un jour de deuil, je sortis orphelin.
J’ai revu la maison et le doux coin de terre Où mon souvenir seul fait passer, sous mes yeux, Mon père souriant avec un front austère Et ma mère pensive avec un front joyeux.
Rien n’y semblait changé des choses bien connues Dont le charme autrefois bornait mon horizon ; Les arbres familiers, le long des avenues, Semaient leurs feuilles d’or sur le même gazon.
Le berceau de bois mort qu’un chèvrefeuille enlace, Le banc de pierre aux coins par la mousse mordus, Ainsi qu’aux anciens jours tout était à sa place Et les hôtes anciens y semblaient attendus.
Ma mère allait venir, entre ses mains lassées Balançant une fleur sur l’or pâle du soir ; Au pied du vieux tilleul, gardien de ses pensées, Son Horace à la main, mon père allait s’asseoir.
Tous deux me chercheraient des yeux, dans les allées Où de mes premiers jeux la gaîté s’envola ; Tous deux m’appelleraient avec des voix troublées Et seraient malheureux, ne me voyant pas là.
J’allais franchir le seuil : — c’est moi ! c’est moi, mon père. Mais ces rires, ces voix, je ne les connais pas. Pour tout ce qu’enfermait ce pauvre enclos de pierre J’étais un étranger !..… Je détournai mes pas :
Mais, par-dessus le mur, une aubépine blanche Tendait jusqu’à mes mains son feuillage odorant. Je compris sa pitié ! J’en cueillis une branche, Et j’emportai la fleur solitaire en pleurant !