Versos French Auguste Angellier Les Chrysanthèmes

French poem

Les Chrysanthèmes

by (1848–1911)

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Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes ! Les rosiers sont morts, et les diadèmes Des derniers soleils Tombent, en pliant leurs tiges séchées, Dans l’herbe où les fleurs sont déjà couchées Pour les longs sommeils ;

Les géraniums, les phlox, les colchiques, Les lourds dahlias, et les véroniques, Et les verges d’or. Gisent dans l’humus sous les feuilles mortes, En proie au hideux peuple des cloportes, Ouvriers de mort.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes ! Mais l’année a mis ses grâces suprêmes Dans ces pâles fleurs ; Leur seule rosée est la fine pluie, Parfois un rayon presque froid essuie Leur visage en pleurs ;

Leur blancheur de cire a des teintes mauves. Les rideaux fanés des vieilles alcôves Ont leur incarnat, Leur plus tendre rose est teint d’améthyste, Et même leur or le plus clair est triste, Et n’a point d’éclat.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes ! Quel chagrin pensif, en leurs roseurs blêmes, De leurs froids destins ! Quel délicat rêve en leur blancheur chaste ! Quels nobles et fiers ennuis dans le faste De leurs ors éteints !

Elles ont grandi sans pouvoir connaître L’ivresse d’amour qui flotte et pénètre Leurs sœurs de l’été, Quand vibre partout le vol des insectes, Douloureuses fleurs, calmes et correctes Dans l’air déserté.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes ! Allons en cueillir, puisque tu les aimes À l’égal des lis, Des amaryllis de larmes trempées, Et des sombres cœurs entourés d’épées De tes chers iris.

Nous rapporterons, en tremblantes gerbes, Leurs troublantes fleurs, humbles ou superbes ; Nous en emplirons Le verdâtre et vieux vase de la Chine, Où s’enfuit sans cesse et se dissémine Un vol de hérons.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes ! Nous devinerons les profonds poèmes D’obscure douleur, Qui vivent au fond de ces douces âmes, Dont l’effort d’aimer éclate en des flammes Qui sont sans chaleur.

Quand le soir hâtif emplira la chambre, Nous regarderons ces fleurs de Novembre, Ces fleurs de souci, Ces fleurs sans espoir, comme des emblèmes ; Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes, Et nos cœurs aussi !