Versos French Auguste Barbier Une réputation d’Horace

French poem

Une réputation d’Horace

by (1805–1882)

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Il me souvient qu’un jour, aux plaines de l’Ombrie, Voyageant, suivant l’us de la vieille Italie, Dans le carrosse lourd d’un lent vetturino, Nous prîmes a mi-route un compagnon nouveau. On avait dépassé d’un mille ou deux Spolète, Ville antique et sans peur, la seule qui tint tête Au fameux Annibal. Notre homme dans son coin, Après force saints, s’assit, puis, avec soin Rangeant ses vêtemens et fermant la paupière, S’endormit au roulis du coche dans l’ornière. Tandis qu’il sommeillait en ronflant doucement, J’examinai son air et son accoutrement. C’était un beau vieillard basané de visage, Et sur le front duquel la rude main de l’âge Avait en sens divers tracé maint sillon creux Et semé sur le poil plus d’un flocon neigeux. Il portait un habit en drap de couleur brune, Culotte également de drap, puis à chacune Des jambes guêtre en cuir montant jusqu’au genou, Le tout enveloppé, depuis les pieds au cou, D’un large manteau brun. Selon toute apparence, Le hasard du chemin m’avait mis en présence D’un fermier du pays qui, sans autre attirail, Allait dans quelque foire acheter du bétail. Or, tout en regardant sommeiller le bonhomme, À part moi je disais : Il rêve dans son somme De vaches, de moutons et du gain qu’il pourra Réaliser ; puis, quand il se réveillera, Le même rêve encor remplira sa cervelle, Ne pensant qu’à grossir d’écus son escarcelle Pour le repos final, et ses jours, un par un, S’useront jusqu’au terme en ce cercle commun. Après tout, n’est-ce pas une façon de vivre Comme une autre, et qui vaut l’agrément de poursuivre Une rime sonore en son vol vagabond, Souvent métier de dupe ? — Arrivés près du mont Où naquit saint François, un moment l’on arrête Pour laisser respirer après si longue traite Les chevaux fatigués ; chacun s’élance à bas Du coche, et me voilà debout, croisant les bras,

De long en large allant, flânant. Enfin j’avise Sur le bord de la route une superbe église, Un pieux monument, qu’on me dit faire abri Au toit où l’œil du saint à la clarté s’ouvrit. La curiosité me poussant, j’y pénètre, Et je ne tarde pas à voir et reconnaître, Parmi les visiteurs de la sainte maison, Mon compagnon de route en fervente oraison. Il était à genoux et disait sa prière D’un air si recueilli, de si grave manière, Que j’eus vraiment plaisir à contempler un peu Ce vieillard élevant son humble cœur à Dieu. Bientôt le voiturin au coche nous rappelle. Nous remontons, et l’on galope de plus belle. Retrouvant près de moi l’honnête campagnard Et ne lui voyant plus dans l’œil aucun brouillard, Pour mieux passer le temps, avec lui je m’abouche, Et m’enquiers de sa vie et de ce qui le touche. Il me dit qu’il est fils des monts de Norcia, Paysan ombrien, et qu’à Livourne il va Pour langueyer des porcs ; telle est son industrie. Chaque an, à pareil jour, il quitte sa patrie Et descend en Toscane exercer son métier. Là, plus d’un laboureur, plus d’un riche fermier Lui donne de l’ouvrage, et l’argent qu’il en tire, Cent écus à peu près, qu’il met en tire-lire Et rapporte au pays, tout le reste du temps À vivre lui suffit. Bref, depuis quarante ans Il n’a jamais manqué de faire son voyage. Les révolutions au désastreux orage, Les guerres ont eu beau passer sur son chemin, Elles n’ont entravé ni ses pieds ni sa main. Pourtant, quand viendra l’heure où, n’y voyant plus goutte Et n’étant plus de force à se remettre en route, Il faudra s’arrêter, il laissera sa part De travail à son fils, qui, fort habile en l’art Qu’il exerce, prendra pour lui sa clientèle Et fera subsister sa vieillesse mortelle Jusqu’au jour où du monde il se retirera Non troppo s’contento della sua vita. Cette dernière phrase à mes oreilles sonne D’une façon étrange, imprévue, et m’étonne. J’invite le bonhomme à me la répéter.

Lui, sans malice aucune et sans même hésiter, Me la répète ainsi qu’il vient de me la dire. Alors de m’écrier : O mon maître en satire, Horace, cher Flaccus, je vous prends en défaut ! Si dans quelque recoin de ce monde falot Vous, le fin ricaneur, vous pouviez encor vivre, Comme je vous ferais rayer de votre livre Cette affirmation au verbe trop certain, Que nul n’est ici-bas content de son destin ! N’ai-je pas rencontré même en votre patrie Un homme s’avouant satisfait de la vie ? Et cet homme n’est pas un des rares esprits De la littérature, un des grands favoris Du splendide Plutus, mais une âme chrétienne Peinant au plus bas rang de la famille humaine ! Oh ! la bonne leçon pour tous ces altérés De richesse et d’honneurs profanes ou sacrés, Tantales inquiets, sans repos et sans joie, Dans l’océan de biens où leur âme se noie, Et qui, chargés de croix, de places et d’honneurs, Meurent rêvant encor de nouvelles faveurs ! Il en est un surtout de cette folle race Que j’eusse avec mon vieux voulu voir face à face, Et le tympan frappé de l’aveu franc et net Que si naïvement ses deux lèvres m’ont fait ! C’est celui dont le pas, du midi jusqu’à l’ourse, Fatigua notre France à le suivre en sa course, Et qui disait un jour au brave compagnon De sa gloire blâmant sa vaste ambition, Et prétendant qu’à Dieu, si Dieu l’eût laissé faire, Il eût ravi le trône en la céleste sphère : « Cette place, Duroc, point n’en voudrais, ma foi ! Car elle ne serait qu’un cul-de-sac pour moi. » Qui sait ?… Peut-être bien que le terrible sire Aurait mis quelque frein à sa fureur d’empire En voyant tant de calme heureux sous les dehors D’un pauvre paysan, d’un langueyeur de porcs.

AUGUSTE BARBIER.