Versos French Cécile Sauvage Fuites légères

French poem

Fuites légères

by (1883–1927)

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Les moutons, le chien, la bergère Passent ; la lune, le vent Et les ramures légères Accompagnent lentement Leur fuite jusqu’au tournant. Dans l’herbe trottine un chien, Une brindille remue, Un oiseau fuit et plus rien Ne bouge sur l’avenue.

Quelle molle inexistence Descend en pâle lueur De ce bouleau qui balance Sa ramure de fraîcheur. Cette fraîcheur endormie De lumière verte et calme A la rêveuse harmonie Et le silence de l’âme.

Femme pensive, nue et qui flotte sur l’eau Entre les pâles lis et les grêles bouleaux, Les deux bras repliés, les jambes allongées Et toute ta beauté vaguement émergée ; Que regardent tes yeux dans le ciel bas et gris ? Ne te sens-tu pas fuir sur ce fleuve endormi Et dont le mouvement invisible et tranquille T’entraîne abandonnant les rives immobiles ?

Je ne veux qu’un rêve À demi-flottant, Que mon âme brève Passe en voletant, Que la brume fine L’enveloppe aussi ; Qu’elle s’achemine Sans autre souci Que celui d’errer Avec une brise, Sur l’arbre léger, Sur la terre grise.

Je ne peux rien retenir Ni la lune ni la brise, Ni la couleur rose et grise D’un étang plein de dormir ; Ni l’amitié ni ma vie, Ombre fuyante et pâlie Dont je perds le souvenir. Comme un geste ancien j’ai vu sur le mur S’allonger la treille Et parmi l’azur Flotter les abeilles.

M’habituai-je, cependant, À voir la lune pâle et ronde Sortir de la courbe du monde, S’élever dans l’air en glissant Et s’effacer à l’aurore, Plus lente et plus pâle encore ? Un rapide corbillard Trotte sous les branches douces, L’air rose entoure le char Et le vent le pousse.

Mes pieds touchent-ils le pré ? Une hirondelle s’envole. Ah ! comme le jour doré Pèse peu sur mes épaules ; Comme il pâlit et se fond Dans la brume de la lune Et m’entraîne et me confond Avec la ramure brune.

Que voulez-vous, assis sur cette roche dure, Parmi les amandiers, Spectre léger velu d’une robe si pure Et le corps replié ? Êtes-vous là toujours ? J’arrive et votre geste Ne m’appellera pas. Êtes-vous le Passé ? Que ne dites-vous : Reste, En me tendant les bras. Pourquoi cette attitude immobile et sévère, Et pourquoi ces yeux clos Qui semblent regarder à travers la paupière Et regarder plus haut ? Vous n’êtes que fumée et le rayon qui passe Va vous boire en rêvant. Où suis-je ? que ma vie est dormante et s’efface, Ô spectre indifférent.

Dans l’ombre de ce vallon Pointent les formes légères Du Rêve. Entre les bourgeons Et du milieu des fougères Émergent des fronts songeurs Dans leurs molles chevelures, Et des mamelles plus pures Que le calice des fleurs.

Ô Rêve, de cette écorce Dégage ton souple torse, Tes deux seins roses et blancs, Et laisse dans le branchage Retomber le long feuillage De tes cheveux indolents. Ne sors jamais qu’à demi De cette écorce native Et reste à jamais captive De ce silence endormi, Ô Beauté triste et pensive.

Danse.

Que le geste de la main Cache ton regard farouche ; Ne laisse errer sur ta bouche Que le murmure incertain ; Voile dans ta chevelure Ta nudité qui s’épure Sur le fond clair du matin Et prompte dans la ramée Fuis blanche et dissimulée.

Fuis, que la mousse un instant S’écrase sous ton pied blanc Et redresse, toi passée, Sa verdure veloutée ; Et que par toi le rameau Frôlé, s’agite, murmure, Et s’apaise comme une eau En silence douce et pure.

Tourne autour des arbres grêles Sur les gazons de velours Et courbe d’un geste frêle Tes bras effilés autour De ta nuque jeune et belle. Sous les rameaux effacés De lueurs encor douteuses Et pour les pas enlacés D’une danse langoureuse, Entre-croise finement Tes jambes minces et blanches

Et que le long de ta hanche S’écoulent abondamment Tes tresses quand tu te penches Dans les sveltes bouleaux blancs.

Danse ainsi jusqu’à la lune, Le corps lent mais onduleux, Caressé par les cheveux, Boucles fines, tresses brunes. Allonge vers les rameaux Tes bras si longs et si beaux Et plus blancs que les bouleaux ; Puis, jette-les comme une anse À la ramure qui pend Et les laissant lentement Retomber avec cadence, Muette et le cœur battant, Demeure immobile et pense.

Puis, repars légèrement, L’œil riant à tes mamelles Bondissantes et rebelles Dont le bout mauve et pointant Paraît une fleur cruelle. Repars en ployant tes gestes Dans la fraîcheur du sous-bois, Plus prompte, légère et leste D’avoir entendu des voix.

Dame nue, ô ma Beauté, Dans le silence enchanté De ces feuilles, Dans tes ébats indolents, Quels rythmes divins et lents Je recueille. Ô nue et belle ! Ô sveltesse De ta forme s’élevant, Lointaine et noble caresse De les sobres mouvements.

Passe, rêve et passe encor, Figure des anciens vases, Passe en inclinant ton corps Dans l’extase ; Essaye en vain d’arrêter Dans l’implorante attitude L’Amour fuyant et muet À travers la solitude.

Te détournant à demi Marche à travers le silence Et marche comme tu danses Dans les rayons assoupis. Que ta cambrure indécise S’incline vers l’horizon Où moulent roses et grises Des brumes en floraison.

Incline ton corps languide Sur l’étang noir et sans ride Et regarde s’effacer Ta blancheur dans l’eau dormante Où les cheveux délacés S’éloignent comme des plantes.

Plus lente et découragée. De tes jambes dégagées Foule la mousse un instant. L’ombre bleuit et plus brune La même ramure pend, Et pâle, voici la lune.

Laisse un instant ce souci ; Te détournant à demi Dans un rire énigmatique, Danse comme la musique Dont l’essor est endormi. La lune touche les cimes Et te couvre de clarté ; Ne danse que pour le rythme Et pour la beauté.

Et t’effarant d’être nue Sous la clarté de la lune, Recule dans l’avenue Où la nuit est bleue et brune. Éloigne-toi, ô silence De tes pas légers ; Éloigne-toi, ô cadence De ton corps muet Qui par l’ombreuse ramure Va se laisser envahir, Mouvement, rêve, désir D’une forme svelte et pure.

Musique.

Une lente voix murmure Dans la verte feuillaison ; Est-ce un rêve ou la nature Qui réveille sa chanson ? Cette voix dolente et pure Glisse le long des rameaux : Si fondue est la mesure Qu’elle se perd dans les mots, Si douces sont les paroles Qu’elles meurent dans le son Et font sous les feuilles molles Un mystère de chanson

Ô lente voix réveillée Qui caresse la feuillée Comme la brise et le vent ; Voix profondes de la vie Et de l’âme réunies Qui murmurez en rêvant.

Une forme s’effaçant Dont les gestes nus et blancs Flottent dans l’ombre légère Sous un rideau de fougères Semble exhaler à demi De ses lèvres entr’ouvertes Un chant de silence aussi Berceur que les branches vertes.

À peine si le murmure De la muette chanson Poursuit sa note et s’épure Dans la douce feuillaison ; Et la main passe en silence Sur la tige d’un surgeon Dont le rythme fin balance Les branches de ce vallon. Ô musique qui t’envoles Sur les papillons glissants Et dans la plainte du saule Et du ruisseau caressant.

Passe, chant grêle des choses, Coule, aile fluide qui n’ose Peser sur l’azur pâli, Sur les rameaux endormis ; Efface-toi, chant de l’âme Où se mêlent des soupirs Dans la fuite molle et calme Des voix qu’on ne peut saisir.

Poésie.

Dans la pelouse endormie Sous l’azur pâle et rêveur, Les brises en accalmie Bercent les bouleaux pleureurs. En ce silence de rêve Une voix d’oiseau Seule et divine s’élève Des bouleaux.

Au jour bas de l’avenue Lointaine sous les rameaux Deux formes sont apparues, Deux corps enlacés et beaux. La femme blanche, légère Dans sa souple nudité, Détourne sur les fougères Un long regard velouté.

Sa tombante chevelure Entoure son sein poli Et, svelte, sa jambe pure, Dans la marche sort des plis De la longue chevelure. Elle marche avec cadence Comme la ramure danse ; Son bras d’un fin mouvement Sur l’épaule musculeuse De l’homme allonge, indolent, Une caresse harmonieuse.

Quel léger ruissellement De lueur coule des branches Et vient dorer mollement La cambrure de la hanche ; Et l’oiseau chante à demi, Retenant la mélodie Dans le murmure assoupi Des brises en accalmie.

Elle dit d’une âme fière : Avec ma pâleur lunaire Dans les bois Je danse et chante à la fois. Que la branche me réponde D’une plainte balancée ; Que la lumière soit blonde Comme ma claire pensée ; Que la tombante feuillée Imite mes longs cheveux ; Que la brise réveillée Ait la langueur de mes jeux ;

Et si, lointaine, je pense Dans mon vallon familier, Que l’ombre, que le silence Viennent s’allonger au pied De mon corps blanc replié.

L’oiseau jette un cri de gloire Et l’homme ayant joint les doigts A l’air de dire une histoire D’autrefois. Ô plus haute que la vie, Froide et pâle Poésie, Lève-toi Et pleure et danse à la fois.

Allonge vers les bouleaux Tes bras si longs et si beaux, Insaisissable pensée, Et sur ta chair offensée Ramène le triste flot De tes tresses délacées.

Ô tristes et longs sanglots De l’oiseau. L’homme est mort d’avoir osé Un baiser. Il gît blême sur la mousse À jamais dormante et douce Pour ses membres reposés.

Cache à demi dans l’écorce Du plus fort de ces bouleaux, Rêve, ton flexible torse, Tes deux seins jeunes et beaux Et que l’ombre molle effleure L’arbre pâle où l’oiseau pleure. De la tête qui s’incline Que la chevelure fine Retombe avec les rameaux Comme un long flot de pensées Divines et balancées Au mouvement des bouleaux.

Dans la brise, dans le vent, Avec les feuilles, l’oiseau, Avec la lune embuant La pelouse de son eau, Avec le murmure Du départ Et la chevelure Du brouillard, Envolons-nous, longs fantômes Au vaporeux vêtement, Pâles images de l’homme Dans le vent.

Des bras, des têtes, des hanches Émergent de la fumée Avec des chutes de branches Et des éclairs de ramée.

Envolons-nous doucement Suivis de nos robes lentes Qui se déroulent au vent Et flottantes Sont peut-être la buée De la plaine ou le brouillard Qui caresse la ramée Au départ.

Montons et tourbillonnons En une danse affolée ; Laissons au loin les maisons Assises dans la vallée. Nos mains grêles enlacées, Entourons les pâles monts D’une ronde échevelée Et d’un rire bas, rions De nos fuites de fumées.

Monde triste Qui persistes Dans l’impondérable azur, Tes fumées, Tes ramées, Tes vallonnements obscurs, Tes cris, tes gestes, tes danses Sont comme un chant de silence Dans le vent Pour l’âme à jamais sereine Qui flotte et passe lointaine En rêvant.

Menons une légère ronde Autour du monde Où s’égosille un oiseau Dans un bouleau, Où la chauve-souris est chère Aux lueurs du réverbère, Où les ruisseaux doucement Sous la mousse se perdant Résument dans un murmure Les frissons de la nature.

Adieu, nos anciens foyers Et les petits escaliers De la vie réelle. Cheminons légèrement Autour du monde où l’arbre grêle Dans les bleus vallonnements Berce son aile.

L’âme des amoureux nous suit Et celle des jeunes gens, Celle de quelques vieux aussi Et des poètes indigents, Et celle de l’idiot rieur Qui se couronne de fleurs Et regarde longtemps dans l’eau Bouger les bouleaux.

Donnons-nous la main, indolents, Et sourions en rêvant Dans notre ronde sereine. La lune pâle mollement Éclaire la terre, la plaine Et les bleus vallonnements Où dans le plus doux bouleau Chante un oiseau.