French poem
Fumées
by Cécile Sauvage (1883–1927)
Quelle tranquille bienveillance Près de ces eaux remuées Où le soleil se balance En traversant la feuillée.
Seul le rêve voit nos danses Enlacer les pins légers Et nos pas pleins de cadence Fondre comme des baisers.
À travers les grêles rameaux Une ville au loin se devine, Vaporeuse, dans un réseau De fumée au creux des collines. Les hommes y vivent entre eux Dans une pâle inconscience ; L’air n’apporte de leurs jeux Qu’un murmure de silence.
Ils s’acheminent parfois Comme des ombres habillées Dans le mystère du sous-bois Sans que les feuilles reposées Dérangent leurs rêves légers Auxquels ils restent étrangers.
Mais la Dame qui sous la branche D’un œil pénétrant les caresse Voit trembler une lueur blanche Autour de leur sobre rudesse : Ce halo qui rend à jamais Isolé du reste des âmes Et qui nimbe leurs vieux effets De son imperceptible flamme.
Un songe étrange et recueilli Sur toutes choses ; Une brume sur les habits Et sur les roses.
Et dans leurs maisons fermées Dire que les hommes sont sûrs De leurs lampes allumées, De leurs meubles, de leurs murs. Pourvu que tout ne s’effrite À quelque geste un peu vite.
Mollesse : penser ainsi Que tout est fumée, La vierge aux seins épanouis, La fleur, la branche inclinée, L’ombre, l’aurore, fumée.
Ce matin, un homme est venu Dans le secret de ces ramées Ensevelir les restes nus De son amie assassinée. Il tâtonnait sombre et bourru En murmurant des choses brèves Et c’est pourquoi nous avons cru Qu’il ne faisait qu’un mauvais rêve.
Mais peu après, criant, pleurant, Vinrent amis et parents Et des hommes de justice… En ronde avec volupté Tournons sous les feuilles lisses Dans le silence d’été.
Jouez, langoureuse lumière, Sur ces nappes de primevères Au bord de l’eau, Dans l’indolence qui persiste Du vallon où l’âme n’existe Qu’à demi-mots.
Ô ville pleine de brume Qui t’évapores et fumes, Contiens-tu de longs débats ? La lune au bois se balance Et nous poursuivons nos danses Sur la pelouse tout bas.
La mélancolie aux ailes d’oiseau Flotte sur la terre, Le vent la conduit sur les tristes eaux Et la plaine amère.
Entends-tu le grelot lointain des voitures Dans le matin rose ? Ta vitre est close Et que t’importe l’arbre, un champ et sa verdure ? Pourquoi t’obstines-tu cependant à saisir Dans le lointain léger de cette matinée Ces grelots éveillant le langoureux dormir Des violettes et de l’herbe satinée ? Ah ! comme ces grelots et le piétinement De la pendule uni à celui de ton sang Composent la rumeur fuyante de la vie Dans la paix qui t’enserre avec mélancolie.
Le brouillard fondu Prend les arbres nus Dans sa molle haleine. Le jardin frileux Sous un voile bleu Se devine à peine.
Le soleil blafard Résout le brouillard En perles d’eau blanche Dont le tremblement Miroite et s’étend À toutes les branches.
L’azur d’un soir gris. Un vague arc-en-ciel s’allonge et verdit Sur la côte obscure ; Sa courbe légère et rose grandit De plus en plus pure. À l’endroit où l’arc suave incliné Rejoint la colline, Les arbres d’hiver prennent sa clarté, Dans leurs branches fines.
Un oiseau chante comme une eau Sur des cailloux et des pervenches. Quelle odeur de printemps s’épanche De cette pure voix d’oiseau.
Le paysan vieux et cassé Rejoint son obscure chaumine Qui somnole sur la colline Dans le velours tendre d’un pré. Il voit d’en bas tourner le chien Et la lueur d’un jeune pin Se détacher doucement verte Dans l’ombre de la porte ouverte.
L’homme et son fils menant leur vache d’un pas lourd S’en vont sur le chemin luisant encor de pluie. Un soleil velouteux et gris de petit jour Enveloppe en rêvant la montagne endormie. La vache dit adieu à son dernier matin : Plus jamais le pré vert où sautait sa mamelle Lourde et riche à plaisir d’un printanier butin. Pourtant, que cette aurore a l’air d’être éternelle !
La lune pâle, rêveuse Et transparente à demi Glisse sur la vaporeuse Douceur d’un ciel endormi. Dans les branches dénudées Et si grêles d’un bouleau Une lueur irisée Incline ses calmes eaux. C’est l’hiver et sa tristesse Avec de muets oiseaux Se berçant à la sveltesse Sans feuillage des rameaux.
Homme au grand chapeau tombant À la figure flétrie, Quelle étrange horlogerie Vous fait aller titubant ? Quel cœur dans votre poitrine Éveille des souvenirs ? Voyez-vous l’ombre divine De la lune revenir, Ou bien n’êtes-vous qu’un rêve Flottant en vagues habits À travers les heures brèves Et sous les ciels engourdis ?
J’ai vu ce matin la lune Pâle dans les longs bouleaux Et cette image importune Reviendra dans mon cerveau. Elle viendra persistante Comme un avertissement Dans un rêve qui me hante, Et j’ai le bref sentiment Qu’au jour de ma destinée Dans un bouleau langoureux Luiront nettement les feux De cette lune obstinée.
Voici des enfants qui passent Et qui gardent dans leurs cœurs Le trouble des doux espaces Où la nature est en fleurs.
De la terre abstraite et pâle Auront-ils d’autres lueurs Que cette heure matinale Qui s’embrume dans leurs cœurs ?
Plus tard à l’ombre assoupie D’indifférence où l’on meurt, Ils ne verront de leur vie Qu’un bref espace et ces fleurs.
Ils vivent, Dieu, ils respirent, Des femmes vont leur sourire. De quel pâle souvenir S’aideront-ils pour mourir ? Ah ! que le cœur enfantin Des hommes est tendre encore Quand monte l’aurore Du dernier matin. Vers quel bercement de femme Se retournent-ils alors ? Ô pauvre homme, tu t’endors Et quelle nuit te réclame.
Ne cherche pas de tes mains À raccrocher la lumière, Personne ne te retient Et cette heure est la dernière. Ta mère est morte elle aussi. Te revois-tu tout petit ? Que la pelouse était verte Sous les fenêtres ouvertes.
C’est lorsque l’abeille Se balance sur les fleurs, C’est lorsque s’éveille Du silence et de l’odeur Une mélodie Fluide comme l’air pâli Où l’ombre et la vie S’assoupissent à demi…
Regarde sous ces rameaux Où murmurent les oiseaux Toutes ces croix alignées : Ce sont les tristes épées Qui nous fixeront au sol ; Et pourtant, ce rossignol…
Âme profonde et tranquille, Tu vois les monts et la ville D’un même grave regard. Dans la mousseline blanche, Rêveusement tu te penches Sur le fond gris du brouillard. La lune qui se balance Est partie avec silence De l’arbre humide et fumeux ; On n’entend rien de la plaine Que la rumeur incertaine Des hommes vivant entre eux.
Marécageuse humanité Dont la voix au loin murmure Pareille aux crapauds secrets De l’étang sous la verdure, Pince tes violons clairs ; Ton chant est vide et si triste D’être habituel dans l’air Comme un rythme qui persiste.
La ville sous la fumée Du soir et des cheminées Flotte en un rêve étranger Et s’efface. Son église De fines colonnes grises Pareilles aux pins légers, Sur le fond de la colline Grandit, sans âge et divine Dans le soir désespéré.
Ainsi, voilà l’espace où ma vie a tourné, Ces monts, ces arbres sombres, C’est pour ces incidents si vains et si légers Que je sortis des ombres.
Pour cette humble fenêtre où l’azur assoupi Balance des abeilles, Pour ces rêves menus dont mon cœur endormi A caressé ses veilles.
Je n’étais que cela, je ne suis que cela, Ô ma vie isolée, Et le temps a choisi d’acheminer mes pas Au sein de ces vallées.
Adieu le souvenir, adieu toutes saisons Mauvaises ou joyeuses ; Le jour passe et je donne aux brises du gazon Mon âme harmonieuse.
Donnez-moi le souvenir Des plus jeunes matinées, Grêles feuilles satinées Qui vous bercez à plaisir. Donnez-moi cette harmonie Où vos rameaux endormis Dans les brises assouplies Se réveillent à demi. Que ne suis-je l’oiseau calme Qui descend l’escalier vert De vos élastiques palmes Où glisse le ciel désert.
Si pâle, si noble, si pure, Sœur pensive de la nature Qui se cache au milieu des fleurs, Quelle est cette âme somnolente Balancée aux frissons des plantes Dans la lumière et la douceur ?
Ne chantez pas ni ne pleurez, Ô douce Dame musicale, Passez sur l’herbe sans froisser La pervenche et la digitale. Penchez-vous sur l’étang rêveur Où se reflètent les ombrages Et songez à cette rumeur De la brise dans le feuillage.
J’ai composé cette vallée À force d’y rêver longtemps. L’ombre sur la route sablée Se balance légèrement Et les oiseaux ont des souplesses De fleurs au bout de leurs rameaux Dans la pelouse où je me dresse Comme une fougère sur l’eau.