Versos French Charles Cros Pierre Trimouillat

French poem

Pierre Trimouillat

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I

Quand on n’a pas d’argent, En gagner est le plus urgent ; Car tout le monde vous évite. Donc, si vous êtes fortuné, Enrichissez-vous, au plus vite ! — Au riche, tout est pardonné, Partout on le choie, on l’invite : Craint-on un accueil outrageant, Quand on a de l’argent ?

II

Quand on n’a pas d’argent Rien ne sert d’être intelligent : On a toujours l’air d’une buse. On est un être inférieur, De qui chacun, sans honte, abuse ; La victime de tout railleur Qu’égaie un vêtement qui s’use... — On est plein d’aplomb, d’entregent, Quand on a de l’argent.

III

Quand on n’a pas d’argent Soudain, en vous dévisageant, Le plus généreux devient chiche. Un Crésus se plaint plus que vous,

Malgré le luxe qu’il affiche, Dès qu’on lui demande cent sous : Hélas ! — on ne prête qu’au riche ! — Harpagon même est arrangeant. Quand on a de l’argent...

IV

Quand on n’a pas d’argent. Le tailleur est très exigeant... Il accepte en grognant l’échange De vos effets contre — les siens. Ne les soldez pas, il dérange L’huissier, qui fait, en mots anciens, Contre vous un grimoire étrange Qu’on paie, assez cher, en rageant, Quand on a de l’argent.

V

Quand on n’a pas d’argent Et qu’on aime, on souffre, en songeant Qu’il est, en amour comme en guerre, Le plus sûr garant du succès. Être éloquent, beau, ce n’est guère, Pour gagner ce joli procès. — De nos jours, ainsi que naguère, On séduit, même en pataugeant, Quand on a de l’argent.

VI

Quand on n’a pas d’argent On est toujours intransigeant. Si l’on fait de la politique. On offre au paysan le sol, L’outil au blousier sympathique, La propriété, c’est le vol !... — Mais si l’on est homme pratique, On est du parti dirigeant Quand on a de l’argent.

VII

Quand on n’a pas d’argent C’est le convoi de l’indigent Qu’on a, si Dieu permet qu’on meure ; Votre chien seul suit le cercueil... — Vers votre dernière demeure. Un peuple entier, la larme à l’œil, Vous suit dans des sapins à l’heure — Ou même à pied, en s’épongeant, Quand on a de l’argent !

Toute sa vie, âge adulte compris, Peut-on n'aimer qu'une seule personne ? — Ma question a sans doute surpris. Qui la croira sérieuse ? Personne. L’homme avisé dans plus d’un champ moissonne ! Puisqu’on obtient beaucoup en promettant, Jurez à qui vous charme pour l’instant Amour sans fin ; sot qui s’en fait scrupule ; Mais lui vouloir être toujours constant. En vérité, n’est-ce pas ridicule ?

Parce qu’on est aujourd’hui fort épris D’un ange blond aux yeux bleus, — qui soupçonne Qu’il faille avoir les brunes en mépris ? À cette idée insensée on frissonne ! — Quoi ! si la blonde, alors que l’heure sonne De se prouver sa tendresse, prétend Attendre encore, il faut en l’écoutant Croire un démon devant qui tout recule La brune enfant... qui n’hésite pas tant ? En vérité n’est-ce pas ridicule ?

Certains naïfs, n’attachant aucun prix À des faveurs que sans contrat l’on donne, S’en vont grossir le nombre des maris Dès qu’un tendron leur résiste où sermonne !

Mainte beauté cependant s’abandonne Sans imposer un pacte exorbitant... L’amour légal est-il donc si tentant ? — Souffrir que l’être adoré vous accule Au mariage et s’en montrer content, En vérité, n’est-ce pas ridicule ?

ENVOI

Reine adorée, incontestée, avant, Femme, tu perds tout pouvoir en changeant L’amant prodigue en époux qui calcule... Cela s’appelle être « sage », pourtant : En vérité n’est-ce pas ridicule ?

Bien que ton œil noir m’intimide, Sans remords bravant ta pudeur, De ton corps frêle et si... solide Je voudrais chanter la splendeur. Hélas, mon regard maraudeur, De ta personne intéressante N’a, jusqu’à ta gorge naissante, Vu que ton cou — magnifique, ou C’est qu’alors ma raison s’absente ! ... Si tout le reste vaut le cou !

Tu caches, avare sordide, Avec une aimable candeur Dénotant, presque, un cerveau vide, Certain trésor, double rondeur : Y saurais-tu quelque laideur ? — Permets, enquête point blessante. Que de ton sein une main sente Bien la valeur intrinsèque... — Où Veux-tu qu’à te suivre on consente. Si tout le reste vaut le cou ?

Venterai-je, en style insipide, Ton beau front, ton teint, ta blondeur, Ta bouche, de baisers avide, Tes yeux qui promettent tant d’heur ?

Bravant plutôt le sot grondeur, (La beauté n’est pas indécente !) Si parfaite qu’on te pressente, À le dévoiler d’un seul coup Décide-toi donc, innocente, Si tout le reste vaut le cou !

ENVOI

Blonde Reine, aube éblouissante De chair à mes yeux surgissante, Je te soupçonnerai beaucoup D’être une céleste passante, Si tout le reste vaut le cou !

Il ne faut faire aux Gouvernants Qu’une opposition légère...

Ils sont si doux, si peu gênants, Pour la Majorité, leur mère, Qui, les croyant entreprenants, Leur donne un pouvoir éphémère.

Devant eux et tous leurs parents Chacun s’incline jusqu’à terre, Et les voyant soudain si grands, Le Président les traite en frère.

Ils font des messages touchants S’adressant à la France entière, À ceux des villes et des champs, Qui comprennent à leur manière.

Vous dites : « Ce sont des tyrans ! » Mais quel pouvoir est débonnaire ? Et savent-ils, ces ignorants, Ce qu’il faudrait pour vous complaire ?

Ingrats ! tous leurs tâtonnements Prouvent leur désir de bien faire. D’ailleurs, malgré leurs errements. Ne font-ils pas, tous, leur affaire ?

Aussi, soyez-leur indulgents ! Pour eux pas de discours sévère ! Les malheureux n’ont pas le temps De connaître — leur ministère...

Jeune et jolie, avec un regard sans pareil, Et, mêlant deux tons roux qu’un blond tendre atténue, Coiffée avec de l’or, du sang et du soleil, Je l’avais rencontrée au coin d’une avenue.

À tout passant elle offre une nuit sans sommeil Et son corps que la marche incessante exténue. Pour presque rien, depuis le front jusqu’à l’orteil, J’ai pu la constater parfaite toute nue.

Alors, m’improvisant pour l’art entremetteur ; Veux-tu lui dis-je, être modèle de sculpteur ? Songe que si tu fais ce que je te propose,

Il se peut que l’État te paie un jour très cher, Et qu’enfin à ta place (un palais) on t’expose, Quand tu seras de marbre au lieu d’être de chair.

La leçon qu’elle reçut Porta fruit chez la cigale : Son flanc gracile est l’égal Des panses les plus cossues.

Large est sa table et, dessus, Quels mets à mettre en fringale, Des plus fins gourmets régal !... Dîmes sur nos joies perçues.

Or elle est (quoiqu’en Éden Changea son Enfer), humaine, Point généreuse à demi ;

Et, sans rancune, en amie, Vient en aide à la fourmi — Assez souvent dans la gêne...