Versos French Charles Cros Raoul Ponchon

French poem

Raoul Ponchon

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Quand le gigot paraît au milieu de la table, Fleurant l’ail et couché sur un lit respectable De joyeux haricots, On se sent beaucoup mieux, un charme vous pénètre ; Tout un chacun voyant son appétit renaître Aiguise ses chicots.

Il avait bien mangé mille riens d’œuvre et autres… Mais quel sera le rôt ? Songeait le bon apôtre De convive anxieux. Bravo ! c’est un gigot. Oui, voici qu’un esclave Vient d’entrer, sur ses bras portant, robuste et grave, Ce fardeau précieux.

Alors, l’amphitryon, le père de famille, Se demande, tandis que son œil le fusille : Sera-t-il cuit à point ? Il l’est, n’en doutez pas. Et chacun le proclame, Dès qu’il a vu plonger une invincible lame En son doré pourpoint.

Son sang, de tous côtés, ruisselle en filets roses ; Sa chair est admirable et ferait honte aux roses. Le plus récalcitrant Des convives, muet tout à l’heure et morose, S’épanouit bientôt, débite mainte prose, Devient presque encombrant.

Il ne faut, bien souvent, qu’une soupe ratée Pour que, dès le début, soit la verve arrêtée Chez les plus beaux esprits. Le gigot vient… Voici que la gaieté s’échappe, On rit, on jase ; l’un demande l’œil du pape Et l’autre la souris.

L’un voudrait du saignant, l’autre du cuit — problème Qui n’est pas difficile à résoudre — un troisième Hésite entre les deux. Le propre d’un gigot, cuit selon le principe, Etant de satisfaire au goût de chaque type Si qu’il soit hasardeux.

Quelquefois l’on cause art, science, politique… La conversation prend un tour emphatique Qui n’est pas sans danger ; Arrive le gigot ! Adieu les grandes phrases, Chacun à son voisin dit alors : Tu me rases, Parlons donc de manger.

Vous êtes, ô gigot ! le plat d « résistance, Le morceau de haut goût, la viande d’importance, Sur quoi rien ne prévaut. Une côte de bœuf n’est pas pour me déplaire, Mais vous m’êtes, gigot, plus… perpendiculaire, Quoi qu’en pense le veau.

Vous êtes tendres plus qu’une jeune épousée, Jeunes agneaux, argile idéale, ô rosée, Qui fondez sous la dent !

Votre chair est savante ; en la verte prairie, Vous ne deviez brouter que des fleurs, je parie. Dédaigneux du chiendent ?

Lorsque vous gambadiez aux profondes vallées, Sur les montagnes ou dans les plaines salées, Petits gigots d’agneaux. Vous étiez des jésus que la grâce décore, Mais vous êtes bien plus attendrissants encore Couchés sur des fayots.

Ne vous mange-t-on pas par pure gourmandise Et machinalement, comme une friandise, Sans mesure, sans fin ?… Car, ainsi que l’a dit un grand clerc en Sorbonne : A-t-on vu le gigot faire mal à personne, Qui se mange sans faim ?

Mon Dieu, pardonnez-moi de chanter votre gloire ! En ces vers visigoths dignes d’un champ de foire, Ô sublimes gigots ! Pour écrire sur vous d’honorables tartines. Ce ne serait pas trop de plusieurs Lamartines Et de quelques Hugos.

Ainsi te voilà prix de Rome, Ô poète ! Conséquemment, Boucle ta valise pour Rome Et cela sans perdre un moment.

Tu vas me dire : « Pourquoi faire ? Ne puis-je pas rester ici ? À quoi bon changer d’atmosphère ? On rime partout, Dieu merci ! »

Je veux qu’on me réduise en poudre, Mon pauvre ami, si j’en sais rien. Et pourtant, il faut te résoudre À quitter Paris pour ton bien.

L’État a ses raisons, tu causes !… Que la Raison ne comprend pas. Il ne mesure pas les choses À l’aide du même compas.

Une résidence choisie Quoi qu’il en soit — t’attend là-bas. Un atelier de poésie Egalement t’y tend les bras.

Où l’on voit toute une série De lyres prêtes à frémir. Un Pégase dans l’écurie T’espère. Je l’entends hennir !

Sache que l’on t’envoie à Rome, Non pour y faire ton lézard, Mais pour devenir grand homme Ni plus ni moins que tout Quat’z-Arts.

Tu feras, en littérature. Ce que ces messieurs, tes copains, En peinture comme en sculpture… Font chez nos bons transalpins.

De même qu’un tel vous copie Un Michel-Ange, un Sanzio… Toi, tu devras, d’une âme pie, Sangloter sur d’Annunzio.

Tu devras potasser ton Tasse Ton Arioste, c’est certain. Tu rimeras d’après Boccace Quelque vieux conte libertin.

Il conviendra que tu t’escrimes, Et tu t’en doutes bien, pardi ! Sur Dante et sur ses tierces rimes ; Un peu moins sur Leopardi.

Quand au plaintif amant de Laure… À son instar, — je te connais — Tu feras sur ta même éclore De purs italiens sonnets.

Puis, chaque an, à la même date, Selon l’ordinaire statut, Tu soumettras une cantate Napolitaine à l’Institut.

Ton directeur, si frais, si rose, À l’esprit toujours en éveil, Saura te donner, bien qu’en prose, À cet égard, le bon conseil.

Et voilà ! Pendant quatre années, En cette villa Médicis Tu rouleras tes destinées, Et tu nous reviendras, mon fils,

De la terre virgilienne Ivre de gloire et de succès, Expert en langue italienne, Mais ne sachant plus le français.