Versos French Charles-Julien Lioult de Chênedollé Le Val de Vire

French poem

Le Val de Vire

by (1769–1833)

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Vallon délicieux, fraîche et riche verdure, Bondissante cascade à l’éternel murmure, Doux prés, riants coteaux, magnifiques vergers, Parés d’arbres en fleurs, rivaux des orangers, Vous, sauvages beautés, pittoresques abîmes, Et vous, dont si souvent je gravissais les cimes, Vieux rochers au front chauve, ou couronné de bois, Après dix ans d’absence, enfin je vous revois ! Aux terres de l’exil j’emportai votre image : Votre cher souvenir, de rivage en rivage, M’accompagnant partout, sur des bords étrangers, Vint m’y charmer souvent au milieu des dangers. Mais que mon cœur ému bat à votre présence ! Quels doux trésors de paix, de joie et d’innocence, Après des maux si longs je retrouve en ces lieux ! Là, tout plaît à mon âme et tout rit à mes yeux. Voilà les bois, les rocs, le pieux monastère, Où, sous l’œil vigilant du cénobite austère, S’envolèrent, sans bruit, sur les ailes du Temps, De mes premiers beaux jours les rapides instants. Jours trop tôt écoulés ! Là, dans la solitude, S’aplanirent pour moi les sentiers de l’étude ; Et sous le calme abri de ces ombrages verts, Ma muse, encore enfant, essaya quelques vers. Là, tout est inspirant, et tout est poétique : Le rocher, la cascade, et l’abbaye antique. Je ne m’étonne point qu’en ce val enchanté, Basselin, sur son luth, autrefois ait chanté. Là, ce vieux troubadour créa le vaudeville ; Là, dans l’essor heureux d’une verve facile, Sans modèle et sans art il trouva ces chansons Qui d’une langue informe adoucirent les sons. Voilà son toit modeste et son humble héritage, Toit simple et dédaigné des hommes de notre âge, Mais que l’ami des vers se plaît à visiter ! C’est là, c’est dans ce lieu que j’aime à m’arréter. Combien de fois, assis sur le roc qui domine De ce vieux ménestrel la cabane en ruine, J’ai passé de longs jours à voir tous ces torrents, À grand bruit, sous mes pieds, briser leurs flots errants : J’aimais à contempler ces longs amphithéâtres, De collines, de bois, et de rochers noirâtres, Où les nombreux foulons, au travail excités, Sèchent ces longs tissus par leurs mains apprêtés. J’admirais ces sapins qu’un vent pesant balance, Ces hêtres, dont le front jusques aux cieux s’élance, Et ces prés verdoyants, empire des troupeaux, Qu’arrose et que nourrit un luxe de ruisseaux ; Ces tortueux vallons, ces fraîches cascatelles, Que l’oiseau, dans ses jeux, effleure de ses ailes ; Et, sous leurs froments d’or, ces coteaux éclatants ; Et ce donjon, témoin des combats du vieux temps, Qui, du sein rembruni des masses de verdure, Fait sortir sa sauvage et noire architecture. Que de tableaux divers ici, de tous côtés, Invitent mes regards doucement emportés ! Tantôt le moissonneur, sous l’ardente faucille, Fait tomber des épis l’innombrable famille ; Tantôt, au soc pesant attaché tout le jour, Sous un soleil de flamme il poursuit son labour ; Depuis l’heure où des cieux la voûte rougissante Annonce au métayer sa tâche renaissante, Jusqu’à l’heure où Vesper, obscurcissant les cieux, Délivre enfin le bœuf du joug laborieux. Ici, d’adolescents une troupe folâtre, De ces prés reverdis foulant le doux théâtre, Brillante de santé, sans prévoir les douleurs, S’avance dans la vie en dansant sur des fleurs. Là, du savant Jussieu l’élève infatigable, Sous le ciel embrasé, dont la chaleur, l’accable, Pour ces pics ruineux et pour leurs vieux débris, Des bois de Saint-Martin quittant les frais abris, Cherche, de roc en roc, son innocente proie, Visite chaque cime, et tressaille de joie, Quand, armé d’un cristal, son œil vient d’épier Le lychen inconnu, promis à son herbier : D’une aimable science humble et douce conquête ! Plus loin, des laboureurs, qu’assemble un jour de fête, Joyeux, viennent s’asseoir sous ces pommiers en fleurs, Dont les zéphirs de Mai balancent les couleurs ; Et boivent à longs traits, sous leur ombre fleurie, Ce jus étincelant, nectar de la Neustrie. Mais fils de ce vallon, l’Industrie et les Arts, Sur leurs produits divers appellent mes regards. Suivons cette onde errante où, le long des rivages, Les flots, blanchis d’écume, agitent cent rouages. J’avance. À coups pressés j’entends ces lourds marteaux, Dont le bruit monotone assourdit les échos, Broyer, mêler, pétrir la pâte préparée, Qui, par l’onde et le feu tour à tour épurée, Se transforme bientôt en tissus éclatants, Merveilleux héritiers de lambeaux dégoûtants ! Là se file le chanvre, et là s’ourdit la laine, Qui des noirs Aquilons doit repousser l’haleine, Quand par elle abrités, nos valeureux soldats Iront dompter le Rhin, en dépit des frimas. Plus loin, la mine tonne ; et sa bruyante flamme Divise ces granits que l’art en deuil réclame, Et qui, par le ciseau, façonnés savamment, Iront former ce triste et pieux monument Que la Neustrie en pleurs, d’un long crêpe voilée, Et d’un forfait impie à jamais désolée, Consacre à ce vaillant et malheureux Berri, Qui nous eût retracé l’âme du grand Henri. Toutefois ces travaux, cette active industrie, Qui versent leurs bienfaits sur mon humble patrie, Longtemps à leur essor ne peuvent m’attacher. Il est d’autres tableaux que je reviens chercher. Muse ! ramène-moi sur ces roches hautaines D’où l’œil embrasse au loin les coteaux et les plaines ; Montre-moi le Soleil aux bords de l’occident, Quand, des splendeurs du soir encore tout ardent, Il descend radieux derrière ces grands hêtres, Des hauteurs de Glermont colonnades champêtres ; Rougit leurs vastes troncs ; à traders leurs rameaux Enfonce et brise au loin ses lumineux faisceaux ; Et d’un or enflammé teint le front du nuage Où, sans foudres encor, dort le muet orage. Mais lorsque la colline, où l’ombre vient s’asseoir, S’efface doucement dans les vapeurs du soir, J’aime alors à descendre au fond de ces vallées, Où les herbes, les fleurs, en parfums exhalées, Embaument l’odorat et pénètrent les sens ; Surtout quand Philomèle, aux magiques accents, Traînant en longs soupirs sa voix mélodieuse, Semble enchanter au loin la nuit harmonieuse ! Que de fois aux accords du prophétique oiseau, À pas lents, égaré le long de ce ruisseau, Qui tombe d’un rocher et fuit dans la prairie, J’entretins une utile et longue rêverie ! Et que de fois encore, au rayon de Phébé, Un Virgile à la main, en moi-même absorbé, Je suis venu m’asseoir, pensif et solitaire, Sur le tronc abattu d’un chêne centenaire ! Ô charme ! bien souvent l’Aube, en rouvrant les cieux, Me retrouvait encor méditant dans ces lieux. Du sol de la patrie enchantement suprême ! Doux pouvoir du pays ! Oui, je le sens moi-même, C’est aux champs paternels que l’on peut des Neuf Sœurs Retrouver les transports et les saintes faveurs. Je sens qu’on peut ici redevenir poëte ! 11 est à l’air natal une douceur secrète Qui peut, des maux cruels dissipant la langueur, Rendre au génie éteint sa flamme et sa vigueur. Par toi, tout s’embellit, ô terre maternelle ; Tes fleurs ont plus d’éclat, ta verdure est plus belle, Ton soleil est plus pur, ton ciel plus enchanté : Aussi rien à mes yeux n’égale ta beauté ! J’ai vu des vieux Lombards le brillant territoire M’étaler de ses champs la richesse et la gloire ; J’ai vu la rose au loin fleurir sur ses buissons, Ses plaines se couvrir de leurs doubles moissons, Et ses ceps opulents, sur les côtes vineuses, Pendre aux bras des ormeaux en guirlandes pompeuses : Le Léman, à mes yeux, de ses fertiles bords Sous un ciel du printemps prodigua les trésors ; Le Valais m’a montré son Rhône et ses prairies, Et ses monts parfumés de leurs touffes fleuries. Mais, ô vallon charmant ! si cher à mon amour, Vallon, voisin des lieux où j’ai reçu le jour, Le Léman, le Valais, et la belle Italie, N’ont rien que, près de toi, promptement je n’oublie. Oh ! que, sur tes gazons, pour jamais arrêté, Amant toujours épris de ta fraîche beauté, Je puisse, loin du bruit, des grands et de l’envie, Dans le sein de l’étude y consumer ma vie !