French poem
Le Paysan
by Charles Robinot-Bertrand (1747–1822)
Des ombres de la nuit la campagne est voilée. Nul astre aux cieux. Le vent d’automne dans les bois Passe, souffle & murmure, & remplit la vallée De sifflements pareils à de lugubre voix.
Malheur au vagabond qui, malade & sans gîte, Par ce temps lamentable erre loin des hameaux ! Malheur au sein pensif où la douleur s’agite, Et qui veille écoutant la plainte des rameaux !
L’ombre s’étend profonde. En vain le cri sonore Du coq, ardent guetteur de nuit, prédit le jour ; Au brumeux orient aucun rayon encore : Le monde est ténébreux comme un cœur sans amour.
Mais que font les clameurs du vent & la nuit sombre Au rude défricheur du sol, au paysan ? Le paysan sommeille, enveloppé par l’ombre, Dans la sécurité dont il est l’artisan.
L’ombre lui dit : — Je mis la paix, la récompense Des devoirs accomplis & de l’âpre labeur ; L’oubli des maux passés, c’est moi qui le dispense. Le grave paysan de l’ombre n’a point peur.
Voyez ! avant le jour le voilà qui s’éveille. Il va vers le foyer ou sous la cendre, dort Le reste d’un tison recouvert de la veille : De la cendre, à son souffle, un jet de flamme sort.
La flamme éclate & brille, & l’âtre s’illumine ; Et lui, prés du foyer crépitant & joyeux, Recueilli, vers le monde inconnu qu’il devine Il élève en priant son cœur religieux.
Il prie : en doux espoirs abonde sa prière. — Si j’ai faibli, dit-il, mon Dieu, pardonne-moi. Et Dieu se communique à son esprit sincère. O paysan, mon cœur ému prie avec toi !
La prière a rendu pure son âme forte ; D’un morceau de pain noir il a fait son repas ; De l’antique logis ouvrant l’étroite porte, À présent vers l’étable il dirige ses pas.
Les grands bœufs, à genoux au milieu de la crèche, Mêlaient aux bruits de l’air leur long mugissement ; Il pose devant eux l’herbe tendre & l’eau fraîche, Puis il lie à leur front le joug solidement.
Il les conduit alors à la dure journée, Et, pendant qu’il chemine, il chante un gai refrain ; Et la charrue, avant que l’aube ne soit née, A plongé dans le sol son éperon d’airain.
Le pauvre paysan poursuit sa tâche austère Sous les pleurs du matin & sous le froid brouillard ; Mais qu’importe ? le soc aigu fouille la terre Où la blonde moisson ondulera plus tard.