French poem
L’Argot. À l’École d’Hugo
by Charles-Théophile Féret (1858–1928)
Debout sur la ruine et la ronce, le Vase Colossal et sculpté d’une nymphe, se fend. Il pleut, et le beau corps laisse fuir dans le vent L’eau de ses flancs blessés qui sur les feuilles jase.
Le noir lierre insulte à l’épineux rinceau De l’acanthe, qu’il rompt avec ses fers de lance. Et de deux chèvre-pieds la croupe arquée en anse Le Temps pudiquement a désarmé l’assaut.
Les arbustes avec la tribu des ivraies, Qui grandirent selon la loi que rien ne vainc, À l’automne sculptée et à la fleur d’airain Mêlent leur feuille vive et le poison des baies.
Sur le socle parfois au vol d’un fauve oiseau Pleut une ignoble étoile. Une toison de mousse Sur un ventre d’onyx fomente une aîne rousse, Où la vipère siffle, où grince le museau.
Ô vain acharnement sur la forme immortelle De ce qui rampe, mord, vole, bave, corrompt ; Le Vase colossal reste beau sous l’affront, On sent toujours qu’il fut sculpté par Praxitèle.
Or, la Langue taillée en un bloc résistant Est pareille à ce vase antique. L’argot louche Fait à son large socle une guerre farouche. Le sournois parasite escalade et s’étend.
Il étouffe et meurtrit sous son feuillage opaque Les fruits de pourpre et d’or, le glorieux rameau ; Reptile, il met sa queue immonde et gauche au mot, Se soulage et vomit dans l’idiome cloaque.
La phrase est pustuleuse et bave ses poisons, Vil crapaud qui sautèle. Un verbe est une pince, Tel mot un œil sanglant, une gueule qui grince, Un ventre ouvert et plein d’âcres exhalaisons.
Mais sur la Langue en vain honnie et mutilée L’Argot a déchaîné ses hideux bataillons. Et si l’on reconnaît Cartouche à ses haillons, On sent à sa splendeur que Villon l’a parlée.