Versos French Edmond Rostand Fleurs

French poem

Fleurs

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Nous sommes les fleurs des fleuristes, Nous sommes les fleurs des marchands, Les petites fleurs qui sont tristes De ne pas fleurir dans les champs;

Nous sommes les fleurs printanières Qui n'ont jamais vu le printemps, Et dont on fait des boutonnières Pour des revers trop miroitants;

Nous sommes cette rose noire Et ce bleuet gros comme un chou Pour qui les smokings, sous leur moire, Ont un oblique caoutchouc!

Nous sommes ces lilas superbes Qui dans les boutiques, l'hiver, Montent en monstrueuses gerbes Coûtant monstrueusement cher!

Nous sommes, parmi le vertige Des jours de l'an nauséabonds, Les pauvres fleurs que l'on oblige A faire un métier de bonbons!

Nous sommes les fleurs qu'on envoie Dès qu'on a publié les bans, Pour que la famille les voie Dans des paniers à grands rubans;

Nous sommes les fleurs où voltige La libellule de carton; Nous tremblons trop sur notre tige, Car notre tige est en laiton!

Nous sommes les fleurs qui sur elles N'ont qu'un papillon de papier Offrant sur deux plateaux, ses ailes, L'adresse, en or, du boutiquier.

Pour nous la rosée est un mythe, Malgré d'adroits contrefacteurs Dont la ruse, sur nous, l'imite Avec des vaporisateurs.

Nous sommes les fleurs sans abeilles Qui trouvent les trois jours bien longs Où l'on fait vivre leurs corbeilles Sur les pianos des salons!

Nous voyons sur nous, parasites Qui blessent nos feuillages verts, Pousser des cartes de visites Où parfois on écrit des vers!

C'est nous qu'un pâle accessoiriste, Après les six rappels du «trois», Monte en hâte à la grande artiste Par des escaliers trop étroits.

Nous sommes ces iris de nacre Que les fleuristes de Paris Savent envoyer dans un fiacre Pendant l'absence des maris!

Nous sommes ces héliotropes, Ces glaïeuls forcés de fleurir Qui portent dans des enveloppes Le nom qu'on sait avant d'ouvrir!

C'est nous la flore citadine Qui, sous les capillaires fous, Ne se penche, pendant qu'on dîne, Qu'aux berges d'argent des surtouts!

C'est nous la flore dont l'arome Toujours au pays flottera Qui va de la Place Vendôme A la Place de l'Opéra.

Les noms de cette étrange flore Sont du botaniste inconnus: Comment porter les noms encore Des fleurs que nous ne sommes plus?

Nous sommes désormais--Nature, Ne ris pas de ces noms de fleurs!-- Le réséda-de-la-ceinture, L'oeillet-des-costumes-tailleurs!

Et, fleurs que loin de nos collines Dans la fourrure on exila, Le mimosa-des-zibelines Et la parme-du-chinchilla!

Nous sommes ces frivoles touffes Qui connaissent pour seuls étés La température des Bouffes Et celle des Variétés.

Nous sommes, parmi les éloges Aux blondes nuques adressés, Les fleurs chaudes qui, dans les loges, Frayent avec les fruits glacés.

Nous sommes le lys qui se fane Au vent des restaurants du soir; La rose qu'on jette au tzigane Qui sur l'épaule a son mouchoir;

Le muguet qui sait chaque phrase Qu'on dit à la fin des soupers, Et la jacinthe qu'on écrase Dans les coins sombres des coupés!

Nous sommes, quand le coeur s'effraye, Ces violettes d'un instant Qu'on respire en prêtant l'oreille Et qu'on mordille en hésitant.

Nous sommes ces oeillets de Londre Et ces jonquilles de Menton Dans lesquels, avant de répondre, On enfonce un joli menton.

Nous enguirlandons l'aventure, Et, quand le bonheur est défunt, Nous assurons à la rupture De l'élégance et du parfum.

Nous sommes les fleurs nécessaires Aux intrigues de la Cité. Nous n'avons connu, dans les serres, Qu'un soleil d'électricité.

Dans les serres nous sommes nées; Des saisons nous ne vîmes rien. Quelles étaient nos destinées, Cependant, nous le savons bien!

Nous sentons en nous, ô mystère! Parler la sève d'autres fleurs Qui poussèrent, libres, de terre, Et nos souvenirs sont les leurs!

Nous sentons, dans ces mornes fêtes Où passent d'inutiles fronts, Vaguement, que nous sommes faites Pour être ailleurs,--et nous souffrons.

Nous aimerions, fières, ravies, Vraiment fraîches, pures toujours, Nous mélanger à d'autres vies, Favoriser d'autres amours!

Pourquoi donc, fleurs dont nous naquîmes, Dans vos graines aviez-vous mis L'amour des vallons et des cimes, Puisqu'il ne nous est pas permis?

Puisqu'il nous faut vivre à distance De ces choses, pourquoi faut-il Que nous soupçonnions l'existence D'une Nature et d'un Avril?

--Et nous sommes, dans les boutiques, Sur du gazon artificiel, Les petites fleurs nostalgiques. D'air pur, de lumière et de ciel.

Janvier 1890.