Versos French Edmond Rostand I

French poem

I

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Cependant que là-bas on égorge, je crois Qu’il serait bon d’entrer au Louvre quelquefois, Et, pour voir ce que font ces lames recourbées Qui sont des couperets et non pas des épées, De s’arrêter un peu devant le Delacroix.

Serait-ce encore assez d’horreur et de colère? Non! vous n’êtes plus rien, massacres de Chio! Massacreurs d’aujourd’hui, vous avez su mieux faire. On a décapité l’enfant devant le père, Et le genou du père a servi de billot.

L’Europe regardait lointainement ces choses. Les mains rouges du Turc ne lui semblaient que roses. Elle disait, en souriant, Quand le ciel s’empourprait du côté de Candie: «Vous prenez pour l’éclat sanglant d’un incendie La splendeur des ciels d’Orient!»

Un seul peuple, ignorant des complaisances plates, Se lassa d’envoyer aux tueurs écarlates Des avertissements bénins; Alors c’est contre lui qu’on a parlé de guerre. Pourquoi? Mais parce que les géants n’aiment guère Recevoir des leçons des nains.

Quel est ce pays qui veut être, Alors qu’on est esclave, maître, Jeune et fier quand on ne l’est pas, Intrépide quand tout recule, Aube quand tout est crépuscule? Quel est ce pays ridicule? Ouvrez l’atlas. Cherchez. En bas.

Et vous verrez--ô pauvre Grèce!-- Une énorme Europe qui laisse Pendre, d’un geste de dédain, Pendre tout au bas de la carte, Peinte de jaune ou de carmin, Avec le pouce qui s’écarte, Une toute petite main.

Mais cette main qu’ainsi l’Europe laisse pendre Fait murmurer entre ses doigts L’eau certes la plus bleue où puisse encor s’entendre Quelque mythologique voix;

Cette main a gardé la finesse et la grâce Qu’assurent seuls de beaux aïeux, Et résume, bouquet d’une splendide race, Toutes les mains pâles des dieux;

Elle fut à son heure autre chose que fine; Forte, elle tint tout le promis, Et n’eut qu’à battre un peu les flots de Salamine Pour y noyer ses ennemis;

Cette main a semé le rêve sur le monde, Et chaque frisson de beauté Dont nous sentons s’ouvrir la fleur brusque et profonde Nous vient d’un grain qu’elle a jeté.

C’est elle qui connut la première brûlure Du feu que l’on dérobe au ciel, La première fraîcheur de cette chevelure Dont Cypris exprimait le sel;

Et cette main, c’est encore elle Qui fabriqua la première aile Dont sous le soleil ait fondu La noble et palpitante cire, Elle encore--et jamais n’expire Le premier arpège entendu!-- Qui, sur une écaille d’Epire, Pinçant le premier nerf tendu, Accorda la première Lyre!

Déjà prêt à prendre son vol, Quand Pégase grattait le sol Avec son sabot de lumière, C’est cette main qui, la première, Sut d’abord lui flatter le col, Puis l’empoigner par la crinière. Et, des rayons tissant sa chair, L’azur argenté de l’éther

Colorant le sang de ses veines, Comme ossature ayant les chaînes De ces monts divins baignés d’air Que foulaient les Grâces hautaines, Blanche, on la voit, sous le ciel clair, Au fond des époques lointaines, Se reposer d’un geste fier Sur le coussin bleu de la mer, Avec, pour bague d’or, Athènes, Et Sparte pour bague de fer!

Tous les poètes purs et tristes, Tous les nostalgiques artistes Sont toujours venus la baiser; C’est elle, la main immortelle De Platon et de Praxitèle, C’est elle qu’on aime, et c’est elle Que l’on a parlé d’écraser.