Versos French Edmond Rostand I

French poem

I

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«Zoin da herri hori?»

Le vieil homme fit halte.

L’heure rosait au loin les croupes de basalte; La montagne semblait courir au golfe clair Pour mêler ses moutons aux moutons de la mer; La fougère était morte et l’herbe tremblait toute; Et, noir contre le ciel, au tournant de la route Où, malgré la saison, deux genêts épineux Gardaient du velours jaune entre leurs piquants bleus, L’homme, qu’enveloppait une vaste rotonde, Était assis de l’air le plus triste du monde Sur un petit cheval à tête de mulet. «Zoin da herri hori?» demandai-je. (Quel est Ce village?)

Et du doigt je montrais un village, Tout en scandant ces mots de la langue sauvage Vieille comme la roche et comme l’Océan. --Mais ma voix n’avait pas le chant guipuzcoan.

Le vieux Basque espagnol, sans cesser d’être triste, Toucha le bord pointu de son béret carliste, Laissa courtoisement tomber sur l’étranger Le mépris d’un regard qui semblait déroger, Et répondit...

Genêts, sapins, fougère, ronce! Je connaissais pourtant, d’avance, sa réponse! Je savais par quel mot trissyllabique et fier Qui mettrait tout d’un coup de la gloire dans l’air, Ce vieux pâtre hautain allait répondre, puisque Par ces chemins d’Espagne où la grâce morisque Vit dans le geste obscur d’un porteur de fagot, J’arrivais tout exprès pour l’entendre, ce mot! Puisqu’il avait, lui seul, rythmé ma marche; et certe Je ne l’ignorais pas, petite route verte, Le nom du cher village assis sur tes bords frais; Ce n’était qu’un pieux frisson que je m’offrais De me faire, en ce lieu, par cet homme, à cette heure, Dire ce nom qui de tant d’ailes vous effleure! L’enthousiasme était dans mon âme. J’avais Besoin d’entendre là ce nom que je savais, Et ce nom, que pourtant j’étais si sûr d’entendre, Je l’attendais,--j’étais tout pâle de l’attendre! Et j’eus froid dans le dos et les larmes aux yeux Lorsque, rendu plus grand par l’accent de ce vieux Et par la majesté du val crépusculaire, Avec je ne sais quoi de farouche sur l’R Qui vibra comme vibre un fer de makhila, Avec sur l’I beaucoup de langueur, et sur l’A Cette sonorité gutturale et chantante Qui prolonge, élargit, et solennise, et, lente, Balance une voyelle ainsi qu’un encensoir, Le nom de Hernani roula dans l’or du soir!

Hernani! Hernani!...

Pâtre du pays basque, Quand le silence emplit le val comme une vasque, Tu l’entends se rider au loin du moindre bruit; Et tu peux, quand parfois tu jettes dans la nuit Le long ricanement de ton vieux cri de guerre, Suivre, comme un enfant suit jusqu’au bout sa pierre, Ton cri jusqu’aux derniers ricochets musicaux De ses échos et des échos de ses échos! Mais tu ne peux pas suivre un nom qui se prolonge Dans tous les contreforts des Montagnes du songe, Qui fait chanter tous les sommets roses qu’en nous Ont laissés les premiers enthousiasmes fous; Et tu ne peux savoir qu’aux lointains de mon âme Ce nom vient d’éveiller, en innombrable gamme, Plus d’échos que jamais tu n’en déterminas Quand tu poussais, le soir, tes longs irrintzinas!

Hernani!

Je frissonne!... Oh! comme il a, ce rustre, Dit ce nom sans savoir que ce nom est illustre! La Victoire pour lui n’habite pas ce nom! Est-ce que les beaux vers font pousser l’herbe? Non, Et le soc en ouvrant la terre qu’il défriche Ne peut faire jaillir un tronçon d’hémistiche! Ce nom n’est que le nom d’un pur triomphe d’art, Il n’est brodé que sur l’invisible étendard, Et rien pour ce passant grossier ne le consacre. Ah! si c’était le nom de quelque grand massacre, Si ce Basque, en piochant, faisait sous son sabot Rouler parfois--énorme et sinistre grelot-- Une tête de mort au large dans un casque Et qui le fait sonner en y tournant, ce Basque Prononcerait ce nom avec respect, tout bas; Car on est fier d’un champ où le dieu des combats Vint faucher avant vous au son joyeux des fifres, Et sur lequel deux Rois ont enlacé leurs chiffres Tracés en ossements d’hommes et de chevaux; Et Wagram sait qu’il est Wagram; et Roncevaux Sait qu’il est Roncevaux; Cannes sait qu’elle est Cannes; Mais, laissant se remplir de fleurs ses barbacanes, Et s’étant au soleil sur la route endormi, Hernani n’a pas su qu’il était Hernani!

Le paysan, toujours immobile, s’étonne; Sa gravité, devant mon trouble, l’abandonne; Il regarde ce fou qui tremble et s’attendrit Quand on lui dit le nom d’un village; il sourit De tous les petits plis de son visage glabre; Puis, se renveloppant de tristesse cantabre, Droit sur sa bique blanche au vieux ventre jauni, Disparaît au tournant du chemin.

Hernani!...