Versos French Edmond Rostand Joujoux

French poem

Joujoux

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A l'heure où s'ouvrent les écoles, Oubliant les pensums, les colles Et les leçons, En riant, en jetant des billes, On voit se bousculer les filles Et les garçons!

Poussant des cris épouvantables, Ils courent avec leurs cartables Mis en sautoir, Leurs manches noires de lustrine, Se grouper à chaque vitrine Sur le trottoir.

Avant de gagner leurs demeures, Ils regardent pendant des heures Les beaux joujoux. C'est leur plaisir, à ces mioches Qui n'ont pas au fond de leurs poches Des petits sous.

Ils regardent, les pauvres gosses, Le Polichinelle à deux bosses Qui coûte cher, Les poupons en chaussons de laine, Les bébés dont la porcelaine Paraît en chair.

Ils comptent les ballons, les balles, Par un clown jouant des cymbales Très étonnés; Et ce sont des heures d'extase Devant cette vitre où s'écrase Leur petit nez.

Que c'est beau! leurs sourcils s'écartent! Ce sont de vrais fusils, qui partent! De vrais fourneaux! De vrais outils de jardinage! Et les voitures d'arrosage Ont des tonneaux!

Sous des arbres dont les verdures Sont faites avec des frisures De copeaux verts, Ils voient, bêtes et gens en marche, Tout ce qui s'échappe de l'Arche Aux toits ouverts!

Ils regardent d'un regard tendre Les filles de Noé leur tendre Des petits bras; (Comme, au commencement du monde, On avait une tête ronde, Des chapeaux plats!)

L'Auvergnat sortant de sa boîte, Les soldats de plomb dans l'ouate S'emmitouflant, La chèvre avec ses trois noeuds roses, Ils regardent toutes ces choses En reniflant.

Une dame dans la boutique Fait marcher un ours mécanique Sur le parquet. Comme il marche!--Une demoiselle Entoure avec de la ficelle Un grand paquet!

Un Monsieur achète un théâtre Où l'on peut, en or sur du plâtre, Lire: OPÉRA. Le Monsieur sort. La porte sonne. Oh! les beaux joujoux que personne Ne leur paiera!

Les fillettes aux mains crispées Regardent surtout les poupées Dans leur carton. Hein, Sophie? hein, Claire? hein, Louise? En ont-elles de la chemise Et du feston!

Sont-elles riches, les mâtines! On leur enlève leurs bottines Pour les coucher! Et celle en bleu, près de la Cible! Il ne sera jamais possible De la toucher!

Et celle avec sa robe Empire Qui fait que tout leur coeur soupire: «Oh! je la veux!» Et cette autre avec sa dînette! (Leur grande soeur la midinette A ces cheveux!)

Elles restent là, bouche ronde! Le ménage de cette blonde Aux yeux trop grands Dont l'écriteau dit qu'«elle nage» Est mieux monté que le ménage De leurs parents!

Et les garçons, qu'est-ce qu'ils disent Devant les sabres qui reluisent Comme d'acier? Se peut-il qu'un enfant reçoive De quoi tout d'un coup être zouave Ou cuirassier?

Oh! les chevaux que l'on harnache! (Ils sont en vrai poil, qui s'arrache, Que l'on te dit!) Et le poussah sur une sphère, Qui titube comme leur père Le samedi!

Hein, Gaston? hein, Marcel? hein, Charle? Quand viendra le jour dont on parle A la maison, Dont on parle en fumant des pipes, Le jour où tous les pauvres types Auront raison,

Pourra-t-on en être à tout âge? Lorsque viendra le grand partage Des partageux, Les mômes, moucherons, moustiques, Entreront-ils dans les boutiques Prendre les jeux?

Il faut, si c'est de la justice, Que tout, la petite bâtisse En blocs de bois, Le clown au pantalon trop large, Le Grand Tir, le canon qu'on charge Avec des pois,

Il faut que l'avaleur de boules, Il faut que tout, les coqs, les poules, Soit partagé! Le singe montrant ses gencives, Et les couleurs «inoffensives» S. G. D. G.;

Tout: l'Anglais fumant son cigare, Le chemin de fer avec gare, Tunnels et ponts... On prendra tous les jeux de quilles! On mettra dans les bras des filles Tous les poupons!

Le pain, ça manque. Oui, mais ça manque Aussi, ce clown, ce saltimbanque, Tous ces chiens fous, Ce Polichinelle à deux bosses!... Droit au pain, soit! Et, pour les gosses, Droit aux joujoux!

Ainsi, sous la blouse ou le châle, Pense, plus grand et déjà pâle, Chaque moutard. Ils restent dans le vent qui siffle. Ce soir, tous vont, risquant la gifle, Être en retard.

Ils en ont oublié qu'il gèle. Ils ne battent plus la semelle; Mais, quelquefois, Leur souffle ayant terni la glace, Pour mieux voir ils essuient la place Avec leurs doigts!