French poem
Ombres Et Fumées
J'aime les ombres, les fumées, Ces fugacités et ces riens, Ces formes vaguement formées, Ces tremblements aériens.
Je t'aime, toi qui ne te poses Jamais, Fumée, ô soeur du Vent, Et je vous aime, Ombre des choses, Plus que les choses bien souvent!
Je vous aime, parce que, vaines, Vous me convenez, à moi, vain, Et parce que, les incertaines, Vous me charmez, moi, l'incertain!
Oui, j'aime toutes les fumées, Celles qui traînent sur les champs, Celles qui sortent des ramées, Celles aux panaches penchants,
Les larges dont les hanches rondes Se roulent dans l'azur profond, Celles qui sont des boucles blondes Qui de plus en plus se défont,
Ou des vrilles que l'air allonge, Fins copeaux roulants et fuyards De quelque menuisier de songe Qui raboterait des brouillards;
J'aime celles qui sont, il semble, --Leurs flocons ensemble étant pris Et montant ainsi pris ensemble,-- Des grappes de gros raisins gris;
Celles dont le duvet tressaille Sur les chaumes, piquant au bout De ces obscurs chapeaux de paille Des aigrettes de marabout;
Celles qui, tôt disséminées, Par petits bonds légers s'en vont Du chalumeau des cheminées, Comme des bulles de savon;
Les droites et les zigzagantes, Et celles qui font sur les cieux Des fioritures élégantes, Des paraphes prétentieux;
J'aime celles dont les spirales Semblent monter d'un encensoir; J'aime les roses, matinales, J'aime les bleuâtres, du soir;
Et celles que j'aime entre toutes, Sont les pâles, les faibles, les Pas encor tout à fait dissoutes, Mais presque, aux lointains violets;
Celles aux graciles volutes Qui, dans les vallons assombris, Dénoncent à peine les huttes Et les éphémères abris;
Celles qu'un jeu de brise courbe, Courbe et redresse tour à tour, Sur les moribonds feux de tourbe Abandonnés par le pastour,
Et dont les timides guirlandes S'effacent à nos yeux ravis, Et défaillent au loin des landes Sur un horizon de lavis...
* * * * *
Et j'aime aussi toutes les ombres, Et tous leurs caprices chinois, Géantes, naines, pâles, sombres, Selon l'heure et selon le mois;
Les belles ombres magistrales Qui rampent solennellement; Les ombres caricaturales A l'hoffmannesque mouvement;
Les ombres surtout, je l'avoue, Qui par des pinceaux très subtils Semblent faites: sur une joue, Cette fameuse ombre des cils;
Cette ombre que, minutieuse, Sur le bas du roc cinabrin Ou sur le pied roux de l'yeuse, Projette l'herbe, brin par brin;
Sur le ruisseau, l'ombre d'un saule Superposée à son reflet; Au fond du ruisseau, l'ombre drôle D'un têtard vif sur le galet;
Une ombre de fils d'araignée Dans laquelle un insecte mort, Balançant sa panse saignée, Met une petite ombre encor;
Votre ombre au rideau de l'auberge, Moustaches du chat accroupi; L'ombre d'un cheveu de la Vierge; L'ombre d'une barbe d'épi;
Et dans le lys, cadran solaire A qui Mab dit: «Quelle heure est-il?» En bâillant sous un capillaire, L'ombre tournante du pistil!
Mais les ombres que je préfère, Sont celles, naturellement, Qu'un fugitif objet vient faire, Les chères ombres d'un moment.
Et c'est l'ombre de ce qui vole Qui me séduit le plus, étant La plus vaine et la plus frivole, Par son symbole inquiétant.
J'aime les ombres minuscules Qui dansent sous les papillons, Qui dansent sous les libellules, Sur l'eau, les herbes, les sillons;
J'aime l'ombre que l'alouette Laisse par terre en s'élevant, Et la rapide silhouette, Sur les toits, de l'engoulevent;
L'ombre d'un bond de sauterelle, L'ombre, sous un zéphyr souffleur, De la plume abandonnant l'aile, Du pétale quittant la fleur;
Toute ombre vite évanouie, Toute ombre qu'on perd brusquement: Sur les lèvres de mon amie L'ombre d'un attendrissement,
Dans toutes les ombres des branches Toutes les ombres d'oiselets, Celles, sur les poussières blanches, De votre vol, duvets follets,
Et, sur la frissonnante page Où j'écris ces vers, au jardin, L'ombre que jette le passage De quelque moucheron soudain!
Oui, lorsque à mon accoutumée Je laisse aller jouer mes yeux, C'est avec l'ombre et la fumée Qu'ils s'amusent toujours le mieux;
Et parmi les ombres sans nombre Au jeu desquelles je me plus, La plus philosophique, l'ombre La plus ombre, et, partant, la plus
Vraiment de mes regards aimée, Ce fut,--ô deux riens s'assemblant!-- Ce fut l'ombre d'une fumée Bleuissante sur un mur blanc!
1893.