French poem
Élégie à Émile Verhaeren
by Émile Sicard (1878–1921)
Verhaeren, j’ai suivi de la Seine brumeuse, Par un matin d’hiver, le cours silencieux Et, gravi, pour vous voir, la côte sinueuse Qui mène à la maison des chants mystérieux.
La paix qui couronnait les meubles et les livres Se transforma, soudain, quand je fus devant vous. Dans vos yeux que brûlaient une flamme de cuivre Se reflétait le parc frémissant de Saint-Cloud.
Votre voix, dans l’écho d’un songe fantastique, Était un lourd beffroi qui sonne le tocsin Et vous sembliez porter, douloureux et tragique, Sur votre cœur blessé l’agonie de Louvain.
Ô tous les carillons épouvantés des Flandres Que je les entendais dans ce recueillement ! Un sceptre s’agitait sur un palais de cendres, Des corbeaux tournoyaient sous des flaques de sang.
Vous m’avez dit : « Voyez sur ces routes fumantes Le cortège sans fin d’un peuple humilié, Ces cités éventrées, ces églises béantes, Et, sur tous les autels, Rubens crucifié ! »
La journée déployait sa tendresse glacée Et Paris grelotait dans ses quatre horizons, Votre cœur, votre voix, vos yeux, votre pensée Étaient un laurier noir planté dans la maison.
J’ai pressé votre main et retrouvé la porte ; La Seine caressait les bouquets de Passy Et, la gloire et la mort me faisant une escorte, J’offris toute mon âme à tout votre pays.
Ce poids d’éternité, de deuil et de vaillance Ne pouvait-il suffire aux balances de Dieu ? Fallait-il, Verhaeren, parfaire l’abondance En mêlant votre vie aux combats furieux ?
Vous n’êtes plus. L’enfer des machines humaines, Comme dans la tranchée, a broyé votre corps Et la nuit qui laboure et repeuple la plaine Ne laisse aux souvenirs que leurs étoiles d’or.