French poem
Élégie à Paul Fiolle
by Émile Sicard (1878–1921)
Ta mort, mon noble ami, comme tu l’as choisie Et comme tu voulus qu’elle te ressemblât ! Ton ardeur étouffait dans les murs de la vie, Des ailes se mouvaient quand tu tendais les bras.
L’éternité des dieux, cette sombre maîtresse, Penchait son corps d’airain et de fécondité Sur le lit trop étroit où ta vaste jeunesse Forgeait à coups pressés ton immortalité.
Des remparts d’Herbécourt ayant franchi la porte, Le laurier sur le front et la grenade au poing, Tu montas à l’assaut et rejoignis l’escorte Des messagers français qui ne reviennent point…
Maintenant dans ton ombre, ou mieux dans ta lumière, Refoulant les sanglots de la vaine pitié, Je reprends gravement les routes de la terre, Qui s’ouvrent sur les champs de l’heureuse amitié.
Je marche à ton côté comme à côté d’un astre Vers les quais alanguis où s’appuient les vaisseaux, Et le vent de la mer sur les cris du désastre Jette des souvenirs, des fleurs et des rameaux.
Le port est frémissant du sommeil des tartanes, Le chœur des mariniers rêve dans l’entrepont, La romantique voix de la nuit courtisane Te pare, te conduit, te nomme, te confond.
Elle ne sait encor, la belle magicienne, Que l’enfant qui joua de ses lourds colliers d’or Ne s’accoudera plus à la rampe athénienne Dont Puget, après Dieu, cisela le décor.
Que cette volupté, dans sa sainte ignorance, T’offre de diadème, ô jeune conquérant ! Ces vaisseaux, ces appels, ces hymnes, ce silence, C’est la latinité qui reconnaît son sang.
Marchons encor. Je veux oublier le voyage Qui dresse sur mes yeux l’espace et l’avenir Et, très humainement, penché sur ton visage Croire que, déjà mort, tu ne pourras mourir.
Vois, la lune est levée sur le monde des îles, La mer cerne d’azur la coupe de Gyptis, Ton corps n’est pas couvert de ténèbre et d’argile, Sur ta bouche est l’amour et dans ta main le lys.
Tu vis, tu vis, tu vis ! Les pêcheurs dans les barques, Les clochers dans le ciel te montrent le matin Que l’Orient, ce grand berger, conduit et parque Dans le golfe des dieux méditerranéens.
Les vierges t’ont tressé la couronne d’acanthe Et te portent le vin dans l’amphore de grès ; Sous ce feuillage clair, mets ta tête vaillante Et bois ce pur raisin que Cérès préparait.
Je suis agenouillé dans l’éclat de la stèle Et mon cœur attentif ne s’en sépare pas. Ô mon ami, ta gloire est une citadelle Dont je serre l’écho tragique dans mes bras !