French poem
Reflets dans la Nuit
by Émile Sicard (1878–1921)
Éternité, comme tu pèses sur ma porte ! De mes yeux sans sommeil Je creuse l’horizon que quatre murs supportent. J’ai marché. Le soleil
Des Vosges m’a livré l’éclat de sa misère ; Maintenant c’est la nuit. Dans la chambre, où le vent rôde sur mes paupières, Je me glisse sans bruit
Vers les pauvres reflets de mon pélerinage. Je reprends, lentement, La route défoncée où les tristes villages, Entre des arbres blancs,
Cahotent dans les murs écroulés et la cendre. Ce matin, d’un roulier J’ai repris la charrette étroite pour me rendre Près de Moyen-Moutiers.
Il pleuvait. L’homme avait rabattu la capote, Il me montrait du poing, Sur la plaine éventrée, la haine qui clapote Et ne se tarit point.
Le cheval nous traînait dans une boue épaisse. Au penchant d’un hameau Le roulier dit : « Ces champs sont couverts de jeunesse », Et je vis des tombeaux.
En chantant, des soldats du train des équipages Passèrent près de nous. Leur fourgon ruisselait et des brins de fourrage S’accrochaient aux cailloux.
La Meurthe s’en allait de bourgade en bourgade. Les maisons d’Étival Apparurent au loin et devant la brigade S’arrêta le cheval.
Ô mon frère, égaré dans le mouvant espace Qui borde les combats, Dans le vent, sous la pluie incessante et vorace, Qu’ils étaient beaux nos bras
S’enlaçant, longuement, quand nous nous retrouvâmes ! J’étais la voix d’amour Qui gravit les sommets quand tu restais la flamme Qui l’entretient toujours.
Images du pays que nos cœurs effeuillèrent ! Au ciel tremblait midi. Nous parlâmes des jours auprès de notre mère Et puis je repartis.
Mon chemin s’enfonça dans un nouveau silence. L’âme des peupliers Sanglotait sous le ciel des frontières de France, Et toujours le roulier
Étendait son poing lourd contre le paysage. Une femme passa Qui pleurait. Des chasseurs couraient vers un village. Un aigle s’élança
De la montagne en deuil sur le sang de la plaine. La monotone ardeur Des canons reprenait. Aux vasques des fontaines L’eau se changeait en pleurs.
Éternité, comme tu pèses sur ma porte Et mon recueillement ! Je creuse l’horizon que quatre murs supportent Et je sens, contre moi, les morts et les vivants.