French poem
18 (Quand le vaisseau du Tzar toucha…)
by Émile Trolliet (1856–1903)
Quand le vaisseau du Tzar toucha le sol de France, Soudain, comme un présage éclatant et divin, Jaillit à l’horizon, qui menaçait en vain, Un splendide arc-en-ciel aux teintes d’espérance ;
Et l’immense éventail au miroitant tissu, Allait du yacht en marche à la côte en attente, Décrivant, sur les flots, comme une arche flottante Où passerait l’ami par les amis reçu ;
Et les drapeaux de France, heureux de l’éclaircie, Sous le cintre brillant et providentiel — C’est un arc de triomphe aussi que l’arc-en-ciel ! — Donnèrent l’accolade aux drapeaux de Russie. Ô prodige ! Il semblait qu’une invisible main, Pour chasser des esprits l’entière défiance, Étalait, lumineux, le pacte d’alliance ; Peuples, ne doutez plus : voici le parchemin !
Et sur un vil papier, par quelque scribe infime, N’était point rédigé le solennel traité ; Mais tout à coup le texte en était projeté Sur le livre des cieux par le soleil sublime ;
Comme on dit qu’autrefois, très manifestement, Le signe de la Paix, entre l’homme et le Juge, Fut tracé sur les flots décroissants du déluge Par le même soleil au même firmament. Ô bel arc-en-ciel qui déroules Ton envergure et ta splendeur Sur le front étonné des foules, Es-tu d’en haut l’ambassadeur ? Viens-tu nous dire que sur l’Arche Où le monde est toujours en marche, Sur ce tumultueux bercail Battu d’une vague éternelle, La Paix sereine et fraternelle Va prendre enfin le gouvernail ?
N’est-ce pas le ciel qui t’envoie, Ô somptueux introducteur, Pour ouvrir et marquer la voie À ce somptueux visiteur ? Et courant léger et suave Au-devant du navire slave, N’es-tu pas l’indice certain Que sur cette proue opportune Voyage une haute fortune Sous la tutelle du destin ?
Toute l’Europe est attentive, Le monde entier reste songeur Quand débarque sur notre rive Cet impérial voyageur. Quel dessein le guide et l’entraîne ? Vient-il pour l’Amour ou la Haine ? Ce monarque est-il le féal De la Justice, et sa pensée Est-elle à jamais fiancée À quelque fervent Idéal ?
Vois-tu de ton observatoire Les peuples-Caïns, criminels, Dans l’avenir aléatoire, Égorger les peuples-Abels ? Ou l’universelle concorde Qui point comme une aube, et déborde Les contours du nuage épais ?… Et sur les pans de ta ceinture Qu’agite la brise future, Portes-tu la Guerre… ou la Paix ?
N’es-tu pas l’Iris immortelle, L’aimable estafette des dieux, Dont la scintillante dentelle, Des jours cléments et radieux Est l’infaillible avant-courrière ?… Ou n’es-tu qu’un jeu de lumière Sur la nue au sombre rideau, Un accidentel phénomène, Un rayon d’or qui se promène Au travers de globules d’eau ?
Non, non ! laisse à nos âmes croire Qu’en ce jour de joie et d’orgueil — Un de ces jours qui font l’histoire — Tu t’es glissée au ciel en deuil, Comme un rire sur la tristesse, Pour déclarer, ô prophétesse, Qu’un beau lendemain nous attend, Et que cette alliance auguste Promet quelque chose de juste Et quelque chose d’éclatant.
Oh ! sois le symbole et le signe, Que Dieu nous rend son amitié, Et que dans les clauses qu’on signe, Le ciel est aussi de moitié ; Sois le témoin qui nous atteste, Que lui-même le Tzar céleste, Met sa signature au traité ; Sois le messager qui nous marque, De la part du divin Monarque, Un retour de prospérité.
Ah ! si ce très haut Camarade, A permis que fût déplié, Dessus nos pavillons en rade, Son pavillon irradié, N’est-ce point pour nous faire entendre, Que ton prisme joyeux et tendre Nous est l’aube des jours meilleurs, Et que tes sept couleurs de rêve, N’ont apparu sur notre grève Que pour bénir les trois couleurs ?
Ta bannière septicolore Du drapeau tricolore est sœur ; Et venant à sa rive éclore, N’es-tu pas comme un précurseur D’un bonheur voguant vers la France ? Ne donnes-tu pas l’assurance, Dardant sur elle tes rayons, Qu’elle peut encor dans l’histoire, Semblables à ta trajectoire, Tracer magnifiques sillons ?
La France, au sortir du désastre, Sut vingt-cinq ans se recueillir — Mais pour annoncer que son astre De la pénombre va jaillir, Tu viens, tu viens du bout du pôle, Et tu lui jettes sur l’épaule Ton éblouissant baudrier ; Et songeant qu’on souffre et qu’on pleure, Tu sembles dire : « Voici l’heure ! Debout, ô peuple chevalier ! »