French poem
À ceux qui viennent
De colline en colline La grande route s’incline Au crépuscule autour du mont. Nous qui sommes les hommes Qui descendons Vers les ombres de la vallée, Gardons Avec fierté sur notre front Le souvenir flottant des lueurs en allées. Ne disons pas À cette heure où sont mornes et las, Dans le jour déjà blême, Nos pas, Que la vie est funeste et ne vaut pas qu’on l’aime. Mais décidons qu’il faut avec ténacité, Dans son âpre et ferme réalité L’aimer, Pour que le haut orgueil qui monte en notre torse Ne laisse rien ronger, ni rien choir de sa force.
Le monde est un objet de ferveur et de foi Qui s’offre à l’incessante et tragique conquête. Peu importe le glas qu’on entend aux beffrois Et l’airain ténébreux dont la victoire est faite. Nous qui sommes les hommes Qui descendons Vers les ombres voilées Et les brouillards de la vallée, Et qui croisons Ceux qui d’une marche prompte Montent, Ne parlons pas Des chemins qui ont fait pesants et lourds Nos pas.
Mais disons leur, la main tendue : Hommes jeunes, dont les cerveaux Sont clairs et dont les yeux sont beaux, Montez là-haut Les exalter parmi le vent et l’étendue. La force vierge est sur les cimes répandue ; Elle y est rude et ferme, et s’y roidit en rocs ; Elle circule ardente et large autour des blocs De schiste et de granit que décorent les mousses, Laissez la se glisser sans hâte et sans secousse En vos membres et s’en aller vers votre cœur Y instaurer de muscle en muscle un sang meilleur. Que règnent vos regards dans la haute lumière Pour contempler de là les choses coutumières, Les campagnes ici, et les villes, là-bas ! Les passions médiocres n’habitent pas Un front que l’air lucide et pur baigne sans cesse. L’âme s’y trempe et vainc et bannit sa tristesse Et sa misère ancienne et ses gestes dolents.
Le rire vif et sain y passe avec les brises. On y rêve de fière et de rude entreprise. Et l’homme y va vers l’homme en de brusques élans D’allègre confiance et de ferveur rapide Au point qu’il s’y remplit d’une joie intrépide. Alors, Quel que soit le devoir qui la tienne asservie, Sous un grand jour de flamme et d’or Lui apparaît la vie. Elle bondit là-bas, dans les cités. Elle s’attarde ici, dans les villages. Elle est partout où, d’âge en âge, A combattu la volonté. À qui la sent s’étendre sur la terre Et battre tout à coup avec force, en son cœur,
Elle est plus belle et nécessaire Que le bonheur. On y prend le conseil d’être grand pour soi-même, De négliger ce qui est ruse ou stratagème. Une nouvelle volupté Surgit du seul effort et de son âpreté. On ne redoute plus la douleur infinie. On rejette de soi le doute et l’ironie. À force de vouloir, on éduque le sort. L’heure est trop belle, enfin, pour qu’on songe à la mort Et l’âme où la pensée immensément travaille Est toujours prête au risque et rangée en bataille.
Et puis, disons encor : Jamais œuvre n’est terminée ; L’heure s’ajoute à l’heure, et l’année à l’année Pour étager toujours plus haut l’espoir humain. Le travail large et clair qu’ont illustré nos mains, Qu’il tente et magnifie et unisse soudain Les vôtres ! Ayez des cœurs plus hauts, des gestes plus parfaits Et faites, mieux que nous, ce que nous avons fait !
Mais nous qui sommes Les hommes Qui descendons vers les ombres de la vallée, Gardons Quand même, avec fierté, sur notre front Le souvenir flottant des lueurs en allées. CE POÈME a été composé et imprimé pour la première fois par FRANÇOIS BERNOUARD quelques jours avant l’HOMMAGE À ÉMILE VERHAEREN organisé par LES AMITIÉS FRANÇAISES le 22 Décembre 1920 pour le quatrième anniversaire de la mort du poète