French poem
Celle des voyages
Sur ta rampe, pendant la nuit, Je suis cette image accoudée Qui regarde la pâle idée Faire le tour de ton ennui.
Je suis pour ta morne veillée, Celle en noir habillée, Celle aux regards ailleurs Dont les yeux brûlent en leurs pleurs La hantise des vieux voyages.
Dites, combien c’est loin de nous, les plages Les soirs et les couchants en mer !
Alors, j’étais l’avant du vaisseau clair D’où la jeunesse avait crié son vœu de vivre ; J’étais la proue en fête et qui s’enivre ; Mes bras illuminés d’escarboucles et d’or Cueillaient dans l’air les écharpes du vent. Dites, c’était en de grands ports là-bas, vers les Levants Par des nuits de miroirs et d’îles immobiles.
J’étais celle des soirs en mer Et je réverbérais aux flots myriadaires Les écailles d’argent de mon ventre d’éclair Et l’or hallucinant de mes yeux légendaires.
J’étais la déesse et la proue ; L’audace au gouvernail tournait la roue ; Ton nom s’illuminait à l’or de mes seins d’or Et ta tête brûlait, parmi ma fête De chocs sur chocs, contre les blocs de la tempête.
Et maintenant, à ta rampe, pendant la nuit, Je suis l’image accoudée et brûlante Qui se penche sur ton ennui.
J’étais présente aussi en ces gares étincelantes Où des poteaux de fer avec leurs boules de clarté Tracent sur les départs vers les hasards, leurs signes.
J’étais celle des quais et des pays quittés, En des départs soudains et des fuites insignes, J’étais celle des bonds en tonnerres parmi les ponts Par au-dessus des bras de mer et des grands monts ; J’étais les yeux de braise du charbon Et les écailles d’or au ventre des chaudières. Et mes cheveux ? C’étaient les nocturnes fumées Des convois noirs, au clair des coupoles illuminées Et le cri des sifilets, par les gares, la nuit. Ce cri ! c’était mon cri d’angoisse à l’infini.
Des villes d’ombre étalaient leurs maisons Sous les nuages en désarroi ; Quelque chose de tragique et de froid Tombait des horizons Où le soleil rouvrait son trou cicatrisé. Le froid semblait du fer pulvérisé En brouillard roux sur des Oders et des Volgas ; Une odeur de pétrole et de platras Bouchait les ruelles, comme des gorges, Vers un entassement, là-bas, d’usines et de forges.
Oh ces villes des Nords fuligineux ! Et ces monuments lourds et ces barres de pluie Rayant, monotones, des murailles de suie Qui soulevaient leurs siècles vers les cieux. Immenses soupiraux entre-bâillant des caves, Chevelures de poix en feu sur des cargaisons d’or, Dos que l’on voit, ployés sous leur effort, Se perdre en des couloirs de souterrains qu’on pave. Quais de basalte et tourelles de fer Et cette grue, au bord des flots inextricables, Qui lève une montagne entre ses câbles Et la tient oscillante et morne sur la mer.
Dites comme ils sont loin dans les naguères, Nos deux rêves sur ces lointains embarcadères !
C’était en des lointains plus éloignés, encore, Sur un grand lac dallé de ciel, Où des barques lustraient aux vents de miel, Comme des oiseaux blancs leur voilure d’aurore. De minces vergues d’or et de cristal Lignaient et prolongeaient le calme horizontal Et l’aire à l’infini de cette solitude.
Une haute lumière illuminait les monts Et dépliait sa nappe aux horizons ; La goutte d’eau que le rocher exsude Seul y tintait son bruit d’argent ; Et tel, ce lac total, jamais changeant, Par au delà des tempêtes passionnelles, Magnifiait, en ses silences de clarté, L’immobile splendeur des choses éternelles. C’était en des pays d’évidente beauté Où des soleils de prisme et des midis placides Sculptaient leur diamant, au front des cieux lucides.
Dites ! comme il est loin dans l’autrefois Le grand silence alors de nos deux voix.
Enfin, c’était en des Indes de songe, Parmi des monts et des forêts encor, Dont chaque tronc semblait un vœu et un mensonge, Emeraudé de fleurs et filigrané d’or.
En de frêles maisons où de bleus lampadaires Brûlent pour on ne sait quel voyageur du soir, Une dame de soie, au seuil, venait s’asseoir, Avec sous ses pieds clairs, des lions légendaires.
Elle brodait les histoires d’amour, Sur un métier de jade et d’améthyste, Avec des doigts si fins de princesse et d’artiste, Qu’elle y disait le charme et la gloire du jour.
Des papillons, des bengalis, des lucioles Posaient dans un rayon et lui donnaient le temps De dessiner leur aile et leur corps miroitant Et leur essor vers des treillis de folioles.
La princesse brodait une lagune Et des cygnes et des monstres et deux amants Qui sans douter de rien se faisaient le serment De conquérir les ors qui dormaient dans la lune, Et puis rentrait surseoir À son travail et regarder danser ses bayadères En sa maison d’émail où les bleus lampadaires Brûlent pour on ne sait quel voyageur du soir.
Dites comme ils sont dans le passé, Ces souvenirs d’argent et d’or fleurdelysés. Mais comme en ce soir noir, ils suscitent dans l’âme Avec toutes les forces du regret, La mémoire perdue, en des forêts, Mélancoliquement, où l’ennui brame ; Si la raison avec solennité Vous carre en son fauteuil d’inbougeabilité, Je suis celle des surprises fécondes Qui vous conseille avec amour, d’aller Vous-même enfin vous retrouver, Là-bas, dans votre fuite au bout du monde.