French poem
Les Pipes
by Émilienne d’Alençon (1870–1945)
C’est ici le palais du jade et de l’ivoire La maison du repos, du rêve et de l’oubli La fumée en dansant tourne splendide et noire Les coussins amassés enrichissent le lit.
Sur tes tables de laque et sur les étagères Des pipes aux longs cols, aux fourneaux ciselés Incrustés de saphirs aux volutes légères Emprisonnent le vol des songes étoilés
L’une a deux yeux fermés, ainsi que la chimère Et l’autre est une fresque et la troisième un arbre, D’autres semblent rêver à des heures amères Et la cinquième est pâle avec des tons de martre.
Ce bambou frêle vient d’une île orientale Que balançait le fleuve et que berçait l’été Et cette lourde pipe aux nuances d’opale Fut teinte un soir du sang d’un roi décapité.
Cette petite est torse et semblable aux reptiles Elle cache perfidement parmi ses sœurs Une âme insatiable invisible et subtile Qui mord comme un venin le fond même du cœur.
Avec un lotus d’or qui s’enroule à sa hampe La plus belle est le sceptre étincelant des nuits Elle ordonne au silence et commande à la lampe De verser tous les songes à nos yeux éblouis.
Ô peuple des bambous, ô foule taciturne Petit musée où s’est enclos l’immense espoir, Donne-moi le parfum de l’ivresse nocturne Et rends-moi la magie éternelle du soir
Car je suis de celles, qui courbées sur la terre Cherchant du sombre amour les mystères secrets Et préférant au jeu le rêve solitaire Poursuivent le bonheur sans l’atteindre jamais.