French poem
Le Cor fleuri
by Éphraïm Mikhaël (1866–1890)
Ô fils resplendissants, ô fils couleur d’étoile Serez-vous le manteau d’un prince ou bien le voile D’une reine ?… Non, non, fils couleur du printemps, Je veux que vous soyez les clairs rideaux flottants Éployés sur le lit ardent d’une amoureuse Comme un pavillon d’or sur une barque heureuse. Un silence. Le rouet s’arrête. Oriane laisse tomber son fuseau et rêve. Oui, moi la calme sœur du lys et du ramier, J’aime l’amour, et c’est mon plaisir coutumier D’endormir une vierge et des songes d’épouse. Ô songes nuptiaux… Vivement, se faisant un reproche. Ô songes nuptiaux…Eh ! bien, suis-je jalouse ? Oriane serait jalouse des amants ? Ah ! folle !… N’ai-je pas dans mes palais dormants, L’orgueil des voluptés ineffablement pures ? Là-bas, aux buissons bleus je cueille au lieu de mûres Des saphirs… et le soir, en tournant mes fuseaux, J’entends chanter les mandragores. Mes oiseaux
Exhalent dans leur vol un parfum de corolles Et je suis une fée, et je sais les paroles Qui font surgir au ciel des astres inconnus. Je peux tout ! Tristement. Je peux tout ! Non ! car mes longs cheveux, mes bras nus, Ma gorge qui s’émeut sous ma robe étoilée, Nul ne les voit ; et si parfois, dans une allée Un voyageur épris de cieux et de forêts Passe en chantant au loin, vite, je disparais ! Car Obéron le roi des forêts merveilleuses, Le veut ainsi ! Je puis dormir sous les yeuses Du chemin. Le passant ne vient pas ébloui, Me réveiller : Je suis invisible pour lui, Et, toute, je me mêle à la vapeur des sentes, Aux brumes de la lune, aux clartés frémissantes Qui meurent sur les champs, les jardins et les bois. Elle se mire dans la fontaine. Pour qui donc suis-je belle, hélas ! Pour qui donc suis-je belle, hélas !Mais tu me vois Ciel où veillent des yeux, et toi forêt vivante Tu me vois. Le baiser que mon rêve me vante, Le baiser ne vaut pas la caresse du soir, Tout parfumé de fleurs féeriques. Mon pouvoir Est plus doux que l’amour. Je suis l’heureuse reine Que jamais nul désir ne troublera.
DORIETTE, entrant brusquement. Que jamais nul désir ne troublera.Marraine, Venge-moi !
ORIANE. Venge-moi !Doriette ! Oh ! quels yeux en courroux !
DORIETTE. Écoute-moi ! jadis parmi les buissons roux Tu m’as trouvée ainsi qu’une abeille exilée Des belles ruches d’or.
Des belles ruches d’or.Et je vous ai volée !
DORIETTE. Tu m’as prise en tes bras, marraine, et j’ai grandi Dans la forêt que dore un magique midi.
ORIANE. Oui, mais tu fuis parfois la divine clairière. Tu t’en vas, déployant, ô ma douce guerrière, Comme un noble étendard tes cheveux dans le vent Et je sais que là-bas tu triomphes souvent Et qu’en des soirs d’orgueil tu choisis pour escorte Des rois tristes que tu domptas.
DORIETTE. Des rois tristes que tu domptas.Oui, je suis forte ! Mes pieds se sont posés sur les grands boucliers Comme de blancs oiseaux frêles et familiers S’abattent sur les toits altiers des citadelles. Oui, partout, des amants inconnus et fidèles M’attendent. Et bien, là, dans le bois, ce matin, Je ne sais quel chanteur puéril et hautain M’insulta, comprends-tu, moi la victorieuse ! Mais tu me vengeras.
ORIANE. Mais tu me vengeras.Ma belle furieuse Conte-moi quelle fut cette insulte ?
DORIETTE. Conte-moi quelle fut cette insulte ? J’errais Écoutant vaguement sous les feuillages frais Les murmures amis d’une source sacrée. Soudain (certes, j’eus tort !) ma ceinture dorée Et ma robe, je les jetai dans les buissons, Et, souriante, avec de farouches frissons, Je me cachai dans la splendeur de la fontaine.
ORIANE, vivement. Et l’enfant qui rêvait sur la route lointaine Accourut, vit briller l’éclair de tes cheveux, S’enivra de ta chair et, dans ses bras nerveux, Prit, comme un ægipan, vainqueur d’une faunesse, Ton cher corps éclatant de royale jeunesse ?
DORIETTE, un peu confuse. Eh ! non, ce ne fût pas cela…
ORIANE. Eh ! non, ce ne fût pas cela… Tu me parlais D’une insulte ?
DORIETTE. D’une insulte ? Tandis, hélas ! que je voilais Ma face avec mes doigts mal clos, l’enfant sauvage ; Sans se cacher parmi les saules du rivage, Sans épier la source où je riais, pourtant ! Passa les yeux au ciel, dédaigneux et chantant.
ORIANE. Certes, filleule, il t’a gravement offensée. Il va mourir, c’est dit !
DORIETTE, vivement. Il va mourir, c’est dit ! Je n’ai pas la pensée De le tuer ! Vois-tu, cet enfant étranger, Je le hais ! Mais on peut haïr sans égorger, Et je ne rêve pas pour uniques délices De le voir dévorer des louves et des lices.
ORIANE. Veux-tu qu’il t’aime ?
DORIETTE. Veux-tu qu’il t’aime ? Non ! Il est trop tard. Vraiment, Je ne sais que vouloir. Imagine un tourment.
Elle cherche. L’enchaîner sur le bord effroyable d’un gouffre ? Non ! Le changer en pierre, en arbre ?… Il faut qu’il souffre Et le roc ne sent rien et l’arbre a trop de fleurs, Cherchons encor !… La terre est pauvre de douleurs. Tiens ! Que près de la source où je fus offensée, Il soit troublé de quelque étrange fiancée ; Que j’entende monter aux cieux lointains et sourds Ses sanglots et les cris de ses vaines amours.
ORIANE. Par qui le ferons-nous punir ?
Brusquement à elle-même. Par qui le ferons-nous punir ? Oh ! quelle idée !
À Doriette. Le châtiment est sûr, car tu seras aidée Par quelqu’un de très grand…
DORIETTE. Par quelqu’un de très grand… Ciel ! Ai-je deviné. C’est toi qui vas…
ORIANE. C’est toi qui vas… Pourquoi ce regard étonné Je t’obéis. Je veux le châtier moi-même.
DORIETTE. Réfléchis… Tout à l’heure il te criera « Je t’aime » Et penché vers ta lèvre il te dira tout bas Des mots victorieux… Tu ne faibliras pas ?
ORIANE. Oriane ne peut s’attendrir.
DORIETTE Oriane ne peut s’attendrir.Es-tu sûre ?
ORIANE. Oui mon cœur souverain ne craint pas la blessure Des amours vaines…
DORIETTE, résignée. Des amours vaines… Soit ! si tu veux, venge-moi ! Oriane s’avance vers les arbres et fait des signes magiques avec son fuseau.
ORIANE. Obéron, Obéron, je t’appelle, ô mon roi !
Obéron paraît.
OBÉRON. Que veux-tu donc ? Vas-tu me demander encore Une robe trempée au gouffre de l’aurore, Veux-tu boire du clair de lune ? Te faut-il Quelque voile tissé d’une brume d’avril ? Faut-il que pour parer ton front et tes oreilles Je prenne aux nuits d’été des étoiles vermeilles ?
ORIANE. Non, ni joyaux du ciel, ni robe ! Mon souhait C’est de n’être plus seule avec le bois muet. Roi, je veux qu’un jeune homme à lèvre attendrie Voluptueusement me parle et me sourie. Déliez ce serment cruel qui me défend D’apparaître. Je veux que là-bas un enfant Voie au fond de la nuit éternelle du monde Ma gorge resplendir comme une clarté blonde : Je veux livrer au vent terrestre mes cheveux.
OBÉRON. Vous voulez être femme, Oriane ! Ces vœux Sont indignes de vous ! Comment ! vous êtes fée Vous passez dans le soir, lumineuse et coiffée De rayons ; vous cueillez toutes les fleurs du ciel, Vous saccagez, comme un enfant voleur de miel, Le nuage rempli de clarté savoureuse ! Et puis, vous voulez être, hélas ! quelque amoureuse Quelque fille rôdant le soir furtivement Dans l’ombre des chemins, au bras de son amant, Et vous vous éprendrez, ô ma blanche Oriane ; Comme Titania, d’un rustre à tête d’âne !
ORIANE, très grave. Aucun philtre, ô mon roi, n’a troublé ma raison. Moi, déchoir ! Non:Je suis de trop noble maison Étant née, un printemps, d’une perle enchantée; Mais vous ne m’avez pas, sire, assez écoutée. Car je veux apparaître, un seul jour, un moment, Pour qu’un enfant plaintif m’appelle éperdûment Et pleure de me voir…
Suppliante. Et pleure de me voir…Un seul jour ! Que t’importe ? Puis il me verra fuir comme une étoile morte Qui s’engloutit dans la tristesse de la mer. Et, son cœur gardera comme un parfum amer Le souvenir mortel de ma lèvre illusoire.
OBÉRON. Va ! mais garde ce cor d’argent pâle et d’ivoire, Si l’enfant prisonnier de ta jeune splendeur Troublait ton cœur sacré d’une mauvaise ardeur, Si ton front rougissait d’une aurore charnelle Appelle-moi. Sinon tu seras l’éternelle Exilée. À jamais, avec des sanglots vains, Femme tu pleureras loin des palais divins. Mais quand tu voudras fuir la honte de la terre, N’importe où tu seras, dans le val solitaire,
Aux champs tumultueux, dans les bois endormis, Sonne de l’olifant vers les astres amis. Je viendrai t’emporter comme une belle proie Vers les pays de rêve et de féérique joie.
Obéron disparaît.
ORIANE. Doriette, j’ai peur délicieusement. Femme !… J’ai sous les pieds le grêle froissement De l’herbe fraîche, moi qui volais dans la nue, Maintenant je me sens comme si j’étais nue Et comme si le vent du soir était plus près De mon front… Ô senteur nouvelle des forêts. Naguère j’aspirais en mes divines courses Je ne sais quels parfums magiques. L’eau des sources Se changeait sous ma lèvre en céleste liqueur. Qu’elle est bonne l’eau des fontaines !… Tout mon cœur Frémit quand le vent rude effleure mes épaules ! Oh ! je voudrais courir là-bas, parmi les saules Mais il est temps. Tu vois que je te vengerai Cherchons cet insolent.
DORIETTE. Cherchons cet insolent.Ah j’aurais préféré Moins de zèle !
Oriane fait un geste de surprise. Moins de zèle !Ne va pas croire que je l’aime, Ce rôdeur de forêts, harmonieux et blême ! C’est un rêveur, un fou qui cause avec le vent Et marche dans les fleurs frémissantes, buvant Les vaines voluptés de la brise estivale. Puis tu ne serais pas d’ailleurs une rivale. Certes, s’il t’effleurait de ses désirs humains, Si sa lèvre insultait la neige de tes mains, Tu sonnerais du cor et tu te perdrais toute Dans les brouillards du ciel natal…
ORIANE, impatientée. Dans les brouillards du ciel natal…Eh ! oui, sans doute Allons vers cet enfant !
Une flûte chante au loin, puis une voix s’élève.
DORIETTE. Allons vers cet enfant !Il est ici. J’entends Ses chansons.
ORIANE. Ses chansons.Oui, là-bas, indécis et flottants, Des murmures de flûte éveillent les fleurs closes. Épions-le. Viens nous cacher parmi ces roses.
Oriane entraine Doriette dans les buissons. Elles se cachent.
SILVÈRE, au loin. Les filles dansent dans les vignes. Sur le grand lac sombre et charmant, Entendez-vous l’adieu des cygnes Mourant mélodieusement.
Des chœurs dansants de vendangeuses S’unissent autour du pressoir Entendez-vous les voix songeuses Des cygnes mourant dans le soir.
Il paraît à la lisière du bois. Oui, les cygnes ! les blancs chanteurs ! Je les envie Et je voudrais mourir comme eux l’âme ravie En chantant noblement sur les fleuves aimés. Ô musique ! Des bois, des vergers embaumés, S’échappe une chanson puissante qui m’enivre. Là-bas, des gens m’ont dit, un jour, qu’on pouvait vivre Sans écouter le bruit des arbres triomphaux Mais, bien sûr, ils se sont moqués de moi. C’est faux Car, moi je le sais bien, il faut, pour que l’on vive, Mêler sa voix à la rumeur gaie ou plaintive
De la bonne forêt, des brises et des eaux. Ô mon Dieu ! je voudrais être tous les oiseaux.
Il écoute chanter un rossignol. Rossignol ! il s’en va ; les bêtes sont méchantes ! Il se tourne vers les arbres, les mains jointes comme pour prier le rossignol. Je voudrais tant savoir la chanson que tu chantes ! Il est adossé à un arbre, comme en extase. Oriane sort à demi des buissons et fait signe à Doriette de rester cachée.
ORIANE. Nuit langoureuse ! Odeur lointaine des moissons Extase ! Ah ! je suis folle. Il est temps. Punissons L’insulteur ! Elle va vers Silvère. L’insulteur ! Tiens ! Il dort. Une magicienne L’aura touché peut-être, ou quelque égyptienne Épancha sur ses yeux des urnes de sommeil. Que fait-il là, debout. L’insulteur ! À Silvère. Que fait-il là, debout.Mais vous êtes pareil Aux oiseaux endormis dans les branches ! Sans doute Vous ne m’entendez pas !
SILVÈRE, sans se retourner. Vous ne m’entendez pas ! Je ne dors pas, j’écoute, Allez-vous-en. Le soir tranquille était si doux.
ORIANE. Farouche ! Non je veux m’asseoir auprès de vous, Tout près, pour vous troubler ! Elle éclate de rire. Silvère se retourne, étonné.
SILVÈRE. Tout près, pour vous troubler ! Mon Dieu, suis-je en délire Quel oiseau merveilleux a chanté ?
ORIANE. Quel oiseau merveilleux a chanté ?C’est mon rire !
SILVÈRE. Oh ! par grâce, riez encore !
ORIANE. Oh ! par grâce, riez encore !Vous vouliez Être tout seul dans l’ombre heureuse des halliers ; Faites rire les bois. Je pars.
SILVÈRE, suppliant. Faites rire les bois. Je pars.Je vous en prie ! Nous veillerons tous deux dans la forêt fleurie Reste ! Tu dois savoir des airs mystérieux. Tout à l’heure j’étais méchant. Comme tes yeux Sont clairs ! Il cueille une fleur. Oriane s’est assise sur une espèce de banc couvert de mousse. Elle joue avec le cor qu’elle tient à la main. Sont clairs !Prends cette fleur, c’est une primevère. Cette autre encor !
ORIANE, prenant les fleurs. Cette autre encor !Comment te nommes-tu ?
SILVÈRE. Cette autre encor ! Comment te nommes-tu ?Silvère !
ORIANE. Eh ! que fais-tu ?
SILVÈRE. Eh ! que fais-tu ?Je chante au milieu des bergers. Tenez, ces fleurs aussi ! Mettez ces lis légers Là, dans ce cor, ainsi que dans une urne blanche. Je connais tout le bois. Je sais où la pervenche Se dérobe et je sais quel arbre va fleurir. Veux-tu de l’aubépine ? Oh je voudrais t’offrir Tout le printemps ! Pourtant, j’ai peur de vous. Vous êtes Trop belle !
ORIANE, coquette. Trop belle ! Vous trouvez !
SILVÈRE. Trop belle ! Vous trouvez ! Oui j’ai vu dans des fêtes Parmi les rois vêtus d’argent et de satin Une joyeuse reine au sourire enfantin. Mais votre main est plus royale que la sienne.
ORIANE. Vraiment ?
SILVÈRE. Vraiment ? Et votre voix, blonde musicienne, À l’air de commander aux bois obéissants. Venez plus près, parmi les lis. Oh ! je me sens Défaillir doucement. Pendant toute la scène, il n’a cessé de cueillir des fleurs. Il les apportait à Oriane. Oriane qui joue avec le cor y place les fleurs comme dans une urne. Au moment où Silvère l’attire vers lui, elle dépose nonchalamment le cor sur le banc de mousse. Défaillir doucement.Reste ainsi rapprochée Je rêve que la nuit divine s’est penchée Sur moi comme une belle et pacifique sœur.
DORIETTE, sortant du buisson. Va-t’en, il t’aime assez.
ORIANE, à Doriette. Va-t’en, il t’aime assez.Tout à l’heure.
À elle-même. Va-t’en, il t’aime assez. Tout à l’heure.Ô douceur Des paroles d’amour !
SILVÈRE. Des paroles d’amour ! Vois-tu, dans ton haleine Je respire les fleurs absentes de la plaine. Donne ta lèvre !
ORIANE, se défendant mal. Donne ta lèvre !Non ! Non !
DORIETTE, sortant du buisson. Donne ta lèvre ! Non ! Non !N’est-ce pas encor Le moment ?
ORIANE, comme en extase. Le moment ?Le moment ?
DORIETTE. Le moment ? Le moment ?Allons, vite, le cor !
SILVÈRE. Ta chevelure blonde illumine et parfume L’ombre douce et le soir voilé de claire brume.
DORIETTE. Hâtons-nous !
ORIANE, à Doriette. Hâtons-nous !Un instant ! Aurais-tu peur. Elle rit. À elle-même. Hâtons-nous ! Un instant ! Aurais-tu peur.Je ris. Mais mon cœur a tremblé comme oiseau surpris.
SILVÈRE, il se lève, va vers elle et l’enlace. Je t’aime !
DORIETTE. Je t’aime !Sonne donc !
ORIANE. Je t’aime ! Sonne donc !Soit ! Ma tâche est finie. Avec une ironie affectée, elle se dégage. Bonsoir, enfant ! Oui j’ai laissé par ironie
Errer ta jeune lèvre en mes cheveux épars, Et je riais de toi. Mais c’est assez, je pars. Elle va vers le banc et reprend le cor.
SILVÈRE. Vous partez ! Ô mon Dieu, vous me quittez. Je tremble, Que vous ai-je donc fait ? Restez ! Mais il me semble Puisque vous me fuyez que la lune d’été Se retire du ciel et reprend sa clarté, Il me semble que les forêts sont désolées, Que tu vas emporter comme des fleurs volées Dans ta robe et tes mains tous les astres des cieux. Ô je souffre d’amour ! Il pleure, la tête entre ses mains, Oriane repose le cor sur le banc.
ORIANE, rêvant. Ô je souffre d’amour !Songe délicieux, Plane encore sur moi !…
SILVÈRE. Plane encore sur moi !… Tu m’as pris mes soirs calmes, Tu m’as pris les forêts et les jardins de palmes, Tu m’as pris l’amitié des oiseaux fraternels. Je ne chanterai plus : des sanglots éternels Étoufferont en moi mes chansons bien-aimées, Lorsque je marcherai sous les tristes ramées Je ne connaîtrai plus la caresse des bois Et mon cœur exilé n’entendra plus de voix. Oriane le regarde affectant l’ironie. Ô je mourrai de ton regard qui me méprise !
ORIANE. Eh ! bien, non. J’ai menti ! Vous le savez, ô brise, Ô sentier lumineux et blond où je passais Et toi, claire fontaine amie, oui tu le sais, Toi vers qui je penchais ma gloire aérienne Je ne puis plus partir maintenant. Je suis sienne.
SILVÈRE. Que dit-elle ?
ORIANE. Que dit-elle ? Prends-moi, Silvère. Je consens.
SILVÈRE. Viens ! Je vais t’emporter dans mes bras frémissants À travers la splendeur de la forêt complice. Pour que l’hymen de nos deux rêves s’accomplisse Les astres nuptiaux ferment leurs yeux cléments. Dans tout le bois pour le triomphe des amants Un féerique printemps épaissit la feuillée. Tout se tait. Pas un cri d’oiselle réveillée, Pas un frisson de vent sur le calme gazon. Viens ! Je crois voir là-bas le ciel de l’horizon S’ouvrir pour nous ainsi qu’une porte divine. Viens ! Nous nous en irons dans la bonne ravine Et, pendant nos premiers baisers, nous sentirons Les rosiers indulgents se pencher sur nos fronts.
ORIANE. Oui, l’ivresse d’aimer trouble mon âme ardente, Fuyons !
DORIETTE, sortant du buisson. Fuyons ! Mais sonne donc !… Elle fuit… Imprudente ! Tu me venges trop bien Oriane ! Merci… Je n’avais pas rêvé de le punir ainsi. Oriane, Oriane ! Hélas ! dans la broussaille,
Elle regarde dans le buisson. Elle faiblit ! la feuille autour d’elle tressaille. Ses cheveux dénoués semblent un ruisseau d’or ! Oh ! Je veux la sauver. Je vais prendre le cor Moi-même ! Elle saisit le cor et le porte à ses lèvres. Le cor ne rend aucun son. Moi-même ! L’olifant reste muet ! Prodige ! Mais non ce sont les fleurs !… Allez-vous en, vous dis-je
Mauvaises fleurs !
Elle arrache violemment les fleurs. Mauvaises fleurs ! Enfin ! Mes appels éclatants Vont évoquer le roi sauveur. De nouveau elle porte le cor à ses lèvres. Mais avant de sonner elle regarde encore le buisson. Vont évoquer le roi sauveur.Il n’est plus temps !
Oriane et Silvère reparaissent au milieu des arbres.
ORIANE. Je te préfère au roi des clairières magiques, Je suis femme et fuyant les rêves nostalgiques, J’oublierai dans tes bras par les joyeux chemins L’ombre divine et les silences surhumains. Lorsque le baiser joint les lèvres attendries L’amour terrestre est la plus douce des féeries.