French poem
Le Chant de la Bohême
by Étienne Eggis (1830–1867)
La poésie au cœur et la harpe à l’épaule, Libres comme l’éclair dont s’embrase le pôle ; Nous marchons sous le grand ciel bleu. Appuyant notre main sur un bâton de saule, En chantant l’avenir et Dieu. De notre vie, amis, voilà le beau poëme ; Vive la poésie et vive la Bohême ! II Nous aimons Beethoven, Shakspeare et Véronèse, Et les grands boulevards où l’on dort à son aise Au doux soleil des nuits d’été ; Nos jours splendides comme une nuit javanaise Vivent d’art et de liberté. III Comme les anciens rois, de longues chevelures Déroulent sur nos cous leurs brunes annelures ; Nous n’avons pas de haine au cœur ; Vivant seuls bien souvent, nous avons nos allures Et nous gardons notre vigueur. IV Les murs de nos salons sont riches en lézardes ; La misère souvent s’assied dans nos mansardes ;
— Quand je dis souvent, c’est toujours ! — Et la faim sur nos fronts met des teintes blafardes Au fond de nos sombres séjours. V Mais nous avons pour nous l’art et la poésie, Cieux d’azur et de lune où l’âme s’extasie ; Nous avons Shakspeare et Mozart : Dans nos rêves souvent nous buvons l’ambroisie, Et notre espoir c’est le hasard ! VI Nous ne connaissons pas les ennuis des richesses ; Sur nous tombent pourtant les beaux yeux des duchesses, Nous, des loisirs gais vendangeurs ! Nous n’avons vu de l’or, dans nos folles ivresses, Qu’aux étalages des changeurs. VII Quand on a le soleil, à quoi servent les lustres ? Dans quarante ans d’ici nous serons tous illustres,
Et notre front reste joyeux : Aucun de nous encor n’a dépassé six lustres, Et nous avons la flamme aux yeux. VIII Nous sommes les seuls rois qu’aiment les républiques ; Nous ne trônons jamais sur les places publiques : Parfois nous y dormons l’été. Nous n’adressons jamais ni placets ni suppliques, Car nous avons la liberté !
De notre vie, amis, voilà le beau poëme ; Vive la poésie et vive la Bohême !