French poem
La Manie des noms d’animaux
by Eugène Lemercier (1862–1939)
I La langu’ française est infinie, Ell’ contient d’innombrables mots, Pourtant nous avons la manie D’employer des noms d’animaux ; Ainsi, parfois, ma femm’ rouspète Et m’cherche noise à la maison, Eh ! bien, c’est toujours un nom d’bête Qui lui sert de comparaison.
II — Oui, me dit-ell’, tu n’es qu’un’ moule, Tu possèd’s un cœur de moineau, Tu n’peux pas rencontrer un’ poul’ Sans agir comme un dindonneau ; Devant sa port’, tu fais l’pied d’grue, Tu frétill’s ainsi qu’un goujon, Sans te douter qu’c’est un’ morue Qui va t’plumer comme un pigeon.
III — Tu vas m’fair’ tourner en bourrique, Que j’réponds, oui, j’t’ai fait coucou, Car j’n’ai pas ça dans l’sang, vieill’ bique ! La fidélité du toutou ; T’auras beau hurler comme un’ hyène, Je m’laiss’rai plumer si ça m’plait, T’es bien trop rat et bien trop chienne Pour me servir de vache à lait !
IV — À la maison, je sais qu’ t’es l’ singe, Répliqu’ ma femme, avec dédain, Toi, t’aim’ la cocotte et l’ beau linge, Mais ça n’ t’ empêch’ pas d’être un daim ; Quand, aux pieds d’un’ dinde, on s’ag’nouille, Mon pauvre chat, on n’est qu’un s’rin, On fait l’ matou près d’un’ grenouille, Une oi’ qui vous pose un lapin.
V — Allons, ne te fâch’ pas, ma biche, Que je riposte, en changeant d’ton, Dorénavant, j’ s’rai ton caniche, Je fil’rai doux comme un mouton ; J’ suis un coq et non un’ mauviette, Ton gros canard, ton sapajou S’ra, pour sa colombe, si chouette Q’u’ell’ l’appell’ra son beau p’tit loup !
VI — Soit ! dit ma moitié, plus d’ querelle, Viens dans mes bras, gros canari, Je roucoul’ comme un’ tourterelle Quand tu roul’s des yeux d’ merlan frit. Bref ! dev’nant de plus en plus chatte, Elle ronronn’, l’œil folichon : « Allons, veux-tu r’tirer ta patte, « Finis, tu n’es qu’un p’tit cochon ! »