French poem
Moi, j’ai d’la chance !
by Eugène Lemercier (1862–1939)
Ya des gens qui n’sont pas veinards, Ils r’çoiv’nt un’tuile à chaqu’seconde, Ils sont malad’s, ils sont cornards, Bref ! ils pleur’nt dans l’gilet d’tout l’monde. Moi, j’ai toujours la bouche en cœur, Car, dans n’import’quell’circonstance, Mêm’quand il m’arrive un malheur, Ya pas à dir’, moi, j’ai d’la chance !
Ce n’est pas sans difficulté Qu’on travers’les ru’s d’la grand’ville, A preuv’, qu’un jour, moi je m’suis j’té Sous les rou’s d’une automobile. Mais l’auto qui m’avait fait mal — C’était un’voitur’d’ambulance — M’a conduit d’suite à l’hôpital, Ya pas à dir’, moi, j’ai d’la chance !
Dans mon lit, j’surprends un lascar En train… de m’rendre ridicule, Ma femme, en ch’mis’, me crie : « Oscar, Prends garde à toi, c’est un hercule ! » En j’tant sur moi des yeux sereins, Il m’a tiré sa révérence. Il aurait pu m’casser les reins, Ya pas à dir’, moi, j’ai d’la chance !
Pendant la guerr’, j’étais troupier, Tous les jours, fallait aller s’battre, Crac ! un’ball’m’enlève un doigt d’pied, Et c’est pourquoi j’n’en ai plus qu’quatre ; Mais, par un heureux coup du sort, Je perdis, en cette occurrence, Le seul doigt où j’avais un cor, Ya pas à dir’, moi, j’ai d’la chance !
J’avais poussé, sans fair’de bruit, Dans un salon d’la plac Vendôme, Un soupir qui sentait son fruit Et répandait un drôl’d’arôme ; Comme on d’mandait : « Quel est l’vaurien Qui parfume ainsi l’assistance ? » Un’dame a dit qu’c’était son chien, Ya pas à dir’, moi, j’ai d’la chance !
Bref ! si j’deviens aviateur, Histoir’de m’casser la caf’tière, J’aurai, certe, un’pann’de moteur Qui m’conduira droit au cim’tière ; Ce s’ra la fin des jours mauvais, Mais, pour finir mon existence, Je tomb’rai dans un champ d’navets, Et, jusqu’au bout, j’aurai d’la chance !