French poem
Le Mur voilé
by Eugène Pottier (1816–1887)
Ton histoire, Bourgeoisie, Est écrite sur ce mur. Ce n’est pas un texte obscur… Ta féroce hypocrisie Est écrite sur ce mur !
Le voici, ce mur de Charonne, Ce charnier des vaincus de Mai ; Tous les ans, Paris désarmé Y vient déposer sa couronne. Là, les travailleurs dépouillés Peuvent énumérer tes crimes, Devant le trou des anonymes, Devant le champ des fusillés !
Par Thiers et sa hideuse clique Ce vieux mur fut tigré de sang. Le massacre, en l’éclaboussant, En fit une page historique. Tu ranges devant ce coin noir Où rejaillirent les cervelles, Un rideau de tombes nouvelles ; Crois-tu masquer ton abattoir ?
Drapés dans leur linceul de marbre, Tes sépulcres, fleuris d’orgueil, Insultent nos haillons de deuil, Sur ce sol sans herbe et sans arbre ! Formant un contraste moqueur Blanches, de perles scintillées, Tes tombes sont là, maquillées : La mort y fait la bouche en cœur !
Eh quoi ! n’es-tu pas assouvie, Toi qui lampas leur sang vermeil ! Aux morts tu voles le soleil Tout comme s’ils étaient en vie ! Toi qui bâtis sur nos douleurs Tes palais et ta grandeur fausse, Vas-tu jalouser à leur fosse, Un peu de lumière et de fleurs ?
Parmi la classe travailleuse Combien, femme, enfants, vieillards, Livrés à tes patrons pillards, Qui regrettent la mitrailleuse ? Lequel vaut mieux : courber le dos Dans l’esclavage où l’on s’agite Sans dignité, sans pain, sans gîte, Ou reposer ici ses os ?…
Mais l’indignation s’élève, Le peuple n’est plus aveuglé Il sait qu’au pied du mur voilé Tu voudrais enterrer la grève Un frisson nous court sous la peau, La foule qui sent sa détresse Bientôt, Commune vengeresse, Prendra ton linceul pour drapeau !
Ton histoire, Bourgeoisie, Est écrite sur ce mur. Ce n’est pas un texte obscur… Ta féroce hypocrisie Est écrite sur ce mur !