French poem
Radotage
by Évariste de Parny (1753–1814)
Salut, ô mes jeunes amis ! Je bénis l’heureuse journée Et la rencontre fortunée Qui chez moi vous ont réunis. De vos amours quelles nouvelles ? Car je m’intéresse aux amours. Avez vous trouvé des cruelles ? Vénus vous rit-elle toujours ? J’ai pris congé de tous ses charmes, Et je ressemble au vieux guerrier Qui rencontre ses frères d’armes, Et leur parle encor du métier.
Amant de la belle Onésie, Est-il passé son règne heureux ? Non, ta volage fantaisie Ne pense plus à trouver mieux, Et pour toi j’en rends grâce aux dieux.
Messieurs, peut-être à sa paresse Doit-il l’honneur d’être constant ; N’importe ; il garde sa maîtresse ; Par indolence ou par tendresse, Je doute qu’on en fasse autant.
Toi sur-tout qui souris d’avance, Vaurien échappé des Dragons. Tu n’as pas expié, je pense, Tes intrigues de garnisons, Ni les coupables trahisons Dont j’ai reçu la confidence. Tu trompes l’hymen et l’amour ; Mais l’un et l’autre auront leur tour,
Et je rirai de la vengeance. Tu ne ris pas, toi dont la voix Prêche incessamment la constance. Est-il vrai que depuis trois mois Tu sais aimer sans récompense ? Je m’intéresse à ton malheur ; Ton ame est tendre et délicate ; Et je veux faire à ton ingrate Une semonce en ta faveur. Écoutez-moi, prudente Elvire. Vous désolez par vos lenteurs L’amant qui brûle, qui soupire, Et qui mourra de vos rigueurs. Votre défense courageuse Est un vrai chef-d’œuvre de l’art, Et de la tactique amoureuse Vous allez être le Folard. Chacun a son rôle ; et du vôtre Si vous vous acquittez très-bien,
Lui, qui connoît aussi le sien, Prend patience avec une autre.
Approche, ami sage et discret. Quoi, tu rougis ? Mauvais présage. Achève, et sois sûr du secret, Quelle est la beauté qui t’engage ? Fripon, ai-je bien entendu ? Ton goût a craint de se méprendre, Et des fruits qu’on veut nous défendre, Il choisit le plus défendu. Par un excès de tolérance Je pardonne à ton imprudence ; Mais il vaudroit mieux imiter Ce fou, dont l’ardeur assidue Se fait un jeu de tourmenter Nos Laïs qu’il passe en revue. Il choisit peu ; tous les plaisirs Amusent son insouciance ;
Et jusqu’ici la providence L’a préservé des souvenirs Que mérite son inconstance.
Il me semble voir des Hussards Toujours armés, toujours en guerre, Dont le courage téméraire Brave les amoureux hasards. Moi qui suis chevalier des belles, Je vous crierai : Soyez fidèles, L’inconstance ne mène à rien. Mais vous n’aurez point pitié d’elles, Et peut-être ferez-vous bien. On vous le rendra, je l’espère ; Ne vous plaignez donc point alors, Et pardonnez à la première Qui vengera l’honneur du corps. La plainte est toujours inutile. Suivez l’exemple d’un amant
Qui trahi, même injustement, Lut son arrêt d’un œil tranquille, Et fit au Journal de Paris Insérer ce plaisant avis :
« J’avois hier une maîtresse, De celles que l’on a souvent ; Mais je reçois en m’éveillant Un congé plein de politesse. Venez, Monsieur mon successeur, Prendre les effets au porteur Que m’avoit confiés la belle ; Je vous remettrai ses cheveux. Ses traits, ses billets amoureux. Et son serment d’être fidelle. »
De votre siècle ayez les mœurs. La loyauté n’est plus de mode ; L’amour nous paroît incommode, Et nous évitons ses langueurs. Voici la nouvelle méthode : N’aimez pas, mais feignez toujours, C’est le vrai moyen d’être aimable. Sachez d’un vernis agréable Couvrir vos frivoles discours. Soyez humble avant la conquête ; Aux fers présentez votre tête, Et ployez un peu les genoux ; Mais tyran après la victoire, Vantez, affichez votre gloire, Et soyez froidement jaloux. Frondez le sexe qui vous aime, C’est l’usage ; ayez de vous-même Une excellente opinion ; Négligez souvent la décence, Et joignez un peu d’impudence À beaucoup d’indiscrétion. Il ne faut pas qu’on vous prévienne ;
Avant que le dégoût survienne, Quittez, et quittez brusquement ; L’éclat d’une prompte rupture Vous tire de la classe obscure Où végète le peuple amant. Soudain votre gloire nouvelle Passe de la ville à la cour ; On vous cite ; plus d’une belle Vient solliciter à son tour L’honneur de vous rendre infidèle, Et vous voilà l’homme du jour.
De ces travers épidémiques Chloris a su se garantir, Chloris dont les attraits magiques Ont le talent de rajeunir. Sa bouche innocente et naïve Chérit le mot de sentiment, Et sa voix quelquefois plaintive
Persuade ce mot charmant. Du ciel la sagesse profonde De bien aimer lui fit le don ; Dans ce siècle de trahison Elle est fidelle à tout le monde.
Après Chloris, ayez Jenny, Et s’il se peut, tenez-vous-y. Dans ses missives indiscrètes, Vos yeux satisfaits et surpris Liront ses sermens bien écrits Sur de beau papier à vignettes. Il faut tout dire ; les billets Que trace sa main fortunée Deviennent un quart-d’heure après Des almanachs de l’autre année. N’importe, un quart-d’heure a son prix. Mais à vos soins je recommande. Messieurs, la discrète Nœris ;
Ses vingt ans sont bien accomplis, Et son impatience est grande. Elle soupire quelquefois. Soumise au pouvoir d’une mère, Elle attend qu’à ces tristes loix L’hymen vienne enfin la soustraire. Sa voix appelle tous les jours Cet hymen qui la fuit sans cesse. Que faire donc ? Dans sa détresse Au plaisir Nœris a recours.
Ce Dieu, pour voler auprès d’elle, A pris une forme nouvelle. Son air est timide et discret ; Ses yeux redoutent la lumière ; Toujours pensif et solitaire, Il cherche l’ombre et le secret. Il ne connoît point le partage, Il ne satisfait pas le cœur ;
Mais il laisse le nom de sage, Et s’accommode avec l’honneur. À son culte sûr et facile Nœris se livre sans frayeur, Et d’une volupté tranquille Elle savoure la douceur. Mais la rose sur son visage Par degrés a fait place au lis ; Adieu ce brillant coloris, Le premier charme du jeune âge ; L’embonpoint manque à ses attraits ; Ses yeux dont la flamme est éteinte Sont toujours baissés ou distraits ; Et déjà, malgré sa contrainte, Sur son front on lit ses secrets.
Un amant prudent et fidèle, Nœris, convient mieux à vos goûts ; Vos jeux en deviendront plus doux, Et vous n’en serez pas moins belle. S’il s’en présente un dès ce jour, Écoutez-le, fût-il volage ; L’hymen ensuite aura son tour, Et viendra, suivant son usage, Réparer les torts de l’amour.
Aurois-tu bien la fantaisie De renoncer au doux repos Pour tenter ces exploits nouveaux, Chantre brillant de Catilie ? Nous avons aimé tous les deux ; Sur les bors fleuris du Permesse L’amour poussa notre jeunesse, Et l’heureux nom d’une maîtresse Embellit nos vers paresseux. Mais tout s’use, même au Parnasse. De la première illusion Le charme s’affoiblit et passe,
Et nous laisse avec la raison. Brisons la lyre qui publie Nos caprices et nos travers ; Crois-moi, c’est assez de folie, Assez d’amour, assez de vers. Vois Nelson dans les bras de Lise ; Il y médite les fadeurs Qui vont ennuyer Cydalise, Et fléchir ses longues rigueurs ; Cydalise compatissante À Nelson donne un rendez-vous Pour se venger du froid Cléante, Mais Cléante n’est plus jaloux ; Près d’une amante belle et sage Il se croit heureux sans rival, Et fait confidence à Dorval D’un bonheur que Dorval partage ; Celui-ci, volage à son tour, Poursuit la jeune Célimène,
Et sa poursuite sera vaine ; Cécile nuit à son amour. De Venus ainsi va l’empire. Nous avons trop aimé Venus ; Rions-en ; il est doux de rire Des foiblesses que l’on n’a plus.