French poem
Nous déjeunerons dans le train
by Franc-Nohain (1872–1934)
Foin des buffets, et foin des terminus, Où le restaurateur, l’en accuse ma Muse, Cynique et déloyal, abuse De ce que le train n’attend point : Des buffets, des terminus, foin ! Installons-nous bien tranquillement dans le coin De ce wagon, — nous allons loin, Et le train est omnibus.
Qu’on est donc bien, qu’on est donc bien ! Ah ! c’est ce Monsieur Adrien, Qui a toujours de bonnes idées ! Admirez, la vue est superbe, — Et c’est comme un dîner sur l’herbe, Sans rien à craindre des ondées…
Voyons d’abord dans le panier Si Anna n’a rien oublié : Allons, voilà toujours le sel (Pour les œufs durs, essentiel) ; — Ne manquerons-nous pas de pain C’est que je me sens une faim !… Ah ! le chemin de fer ça creuse !…
Voilà qui va des mieux ; oh ! oh !… — Gourmand, on connaît vos défauts, C’est la surprise : J’ai vidé le petit flacon d’eau dentifrice, Et je l’ai rempli de chartreuse. —
De l’eau !… apprenez, Henriette, Qu’en voyage, on ne boit pas d’eau… Je vais vous passer mon couteau : C’est un couteau, avec une fourchette, Et un tire-bouchon ; j’en avais fait emplette
Exprès, — c’est très commode, et même, dans le manche Est pratiqué un trou qui peut servir pour boire… — Comme c’est bien imaginé !… Faites-moi voir ?… — Bon, voilà que ça se démanche !… —
— Fifille, ce Monsieur dans l’autre coin, là-bas, Qui fait semblant de lire les Débats, Qui sait s’il n’a pas faim, et s’il ne voudrait pas Prendre avec nous une petite chose ?… Demande-lui !… — C’est que je n’ose pas… — Va, ose !… — Monsieur, voulez-vous me permettre ?… De saucisson si vous plaisaient quelques rondelles ?… Et le Monsieur, galant : — Certes, Mademoiselle, Deux rondelles,
Deux, si vous les donnez au bout de la fourchette, Et trois, Trois, si vous les offrez avec vos jolis doigts. —