Versos French Francis Vielé-Griffin Le Fruit : Rêve

French poem

Le Fruit : Rêve

by (1864–1937)

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Loin de la grève ardente et de l’aridité Où le fleuve se perd dans le sable des dunes Nous remontions la rive ; un éternel été Brûle ces lieux voués aux célestes rancunes Où dorment les débris d’une antique cité.

Tout un jour, exaltés en rêves de conquêtes, Forts du désir impérieux de l’Inconnu, Nous marchions, et, parfois, un mirage de crêtes Dentelait l’horizon silencieux et nu : L’on entendait vibrer la Lyre des poètes.

Mais l’heure choyait lente des cieux ; l’Infini Montait de l’horizon qui rétrograde, en nappe Inaltérée, insultante d’azur uni : Malgré le désavœu railleur de chaque étape Nous marchions vers le but fébrile du banni ;

Dans l’éblouissement torride de la plaine Que hérissent des monolithes, jusqu’au soir. Nous marchions, en rêvant la bienfaisante haleine D’un bois et l’ombre des palmiers ; mais nul espoir Ne s’en venait, là-haut, comme un flocon de laine.

La nuit vint ; puis, dans l’aube, alors que nous allions Par la rive stérile et morne, et par la route. Apparut, vers le Nord, ainsi que des sillons, Une ondulation de collines ; et toute La rive était empreinte au sceau de grands lions.

Nous entrions alors sous des voûtes hautaines Écartant les buissons de ronces emmêlés ; Entre des troncs noueux de noyers et de chênes. Colossaux et plus vieux que les rocs éboulés. Des lianes font peser la lourdeur de leurs chaînes.

Plus loin, l’herbe géante, ainsi qu’une forêt. Vers l’azur entrevu dresse ses cimes blondes Où le soleil ondule ainsi qu’un flot doré ; Et puis c’est le murmure accoutumé des ondes, Et le fleuve, ruisseau maintenant, reparaît ;

Des plaines de limon étrangement fécondes Surgit, comme au hasard de toutes les saisons, L’exubérante flore éparse par les mondes ; Et dans l’effeuillement fauve des floraisons Notre âme s’attardait parmi des fleurs immondes.

Nous marchions : devant nous, des profondeurs d’un val Jusqu’au dôme éperdu des feuillages sans date, En gerbes d’émeraude opaque et de cristal, Jaillit en bouillonnant la source de l’Euphrate Avec un bruit harmonieux de clair métal ;

Fardé, comme au printemps, de fleurs roses et blanches, Debout dans la clairière, éternel et fatal, Et ployé jusqu’au sol sous l’orgueil de ses branches, L’Arbre de la Science du Bien et du Mal Raidit son double tronc bombé comme des hanches.

Au pied de l’arbre avec des fleurs sur ses genoux Notre âme dit : Voici le fruit où l’on s’étanche ; Et je pris d’elle un fruit, et je le trouvai doux ; Nous nous complaisions dans cette ombre qu’épanche L’arbre, et la volupté des dieux entrait en nous ;

Heure folle ! — puberté de songe : nos rêves Prenaient vie aux seuls vœux des désirs créateurs, Mais, joie extasiée, afin que tu t’achèves. Sur nous l’arbre du mal amoncelait ses fleurs, Et des siècles passaient comme des heures brèves…

La fin nous est venue, ainsi, comme une mort ;

L’ange vengeur du doux péché d’Adam et d’Ève, Dans l’immobilité d’un simulacre d’or. Tient de son poing crispé le flamboîment du Glaive,

Et l’Eden apparaît, là-bas, comme un décor !…