French poem
Vision de Midi
by Francis Vielé-Griffin (1864–1937)
La-bas, où la Loire se vêt d'un manteau d'osiers et de sables, par la plaine des peupliers que baigne une brume de fable, où l'air verdoie et poudroie du rêve des choses réelles, nous avons cueilli, à brassée, la joie, de les savoir si belles ! Là-haut, la causse enflammée y joignit ses fleurs de lavande ; par la brèche d'Ardèche embaumée, sous les branches qui pendent, ivres encore de l'air des sommets nous t'apportons en offrande nos voix, nos fleurs, nos cœurs, nos rêves déclamés, pour ce frêle éventaire d'aubes, d'ors et de sangs, élargi devant nous en gloire de couchant, rieuse Bouquetière que nous aurions aimée, qui ne vendais, dis-tu, de fleurs qu'aux seuls amants.
Tantôt, sur cette plaine où nous allions descendre, — double moire nouée en méandres, blanc rose et bleu clair — fleuve et route semblaient lier en vastes guirlandes les bois et les vignes ; or on doute si ce paysage n'est pas ton œuvre, Tresseuse d'antiques couronnes: n'a-t-il ri pour nous seuls le beau fleuve? et le baiser du vent n'effleura-t-il nos bouches de lèvres toujours neuves? Tresse-nous en tes roses qui saignent tous les bluets du firmament ! — il n'en mentira pas ton enseigne : Je ne vends mes bouquets qu'aux amants.
Que dis-tu ? Car ton ombre vive parle et rit sous l'arcade romaine ; midi pèse, là-bas, au feuillage immobile ; la rivière en fuyant entraîne le regard, et mes yeux qui la suivent se referment comme aux feuillets d'un livre... Rêvé-je, Fleur de vie? Voix qui parle et qui raille, ce flot de joie sans terme m'enlace et me ravit!... Je m'étais accoudé à même la pierre chaude ; là-haut, surgie des frondaisons bleu d'émeraude, rose et d'or la grande arche coupe le ciel bleu tendre; Voix de la vie, je suis comme ivre de t'entendre:
tu es grave dans le silence radieux, comme la voix de ceux qui sourient et qui savent, comme l’accent tremblé des aveux, des adieux… et tu poses tes mains légères sur mes yeux, Clarté du bel été :
« Vois ! »… et c’est mieux qu’un rêve et mieux qu’une réalité : « Vois ! »… — et je t’écoutais — « Le jour s’ouvre comme un portail sur le jardin des heures à vivre ; c’est calme et tiède comme un mail, ardent et pur comme un beau livre ; le vent fait mobile l’espace, le ciel, là-haut, mire la mer ; que si ton âme n’est pas lasse, si ta lèvre n’est pas amère, tout est pour toi, rayons et roses, corolles d’or, claires ombelles, ô Pensée amoureuse des choses ; Mais les fleurs ne se tendent qu’aux mains éprises d’elle.
Alors j'ai baisé sur la bouche ta gloire aux lèvres humides du baiser fécond et farouche d'Amathonte et de Cnide, Heure d'or ! qui, posant de tes mains sur mes tempes en fièvre ton diadème de jasmin, offrais à mes lèvres tes lèvres...
Voix claire et parfaite et rieuse, musique et rayon et parfum, je t'écoute, en cette ombre d'yeuses, me redire des rêves défunts; bien que j'ouvre les yeux et m'éveille aux bruits d'une vaine journée, mon rêve à jamais s'émerveille : comme d'une fleur donnée par quelque main qui dans l'ombre fut tiède et légère en la mienne... Bouquetière, m'as-tu apporté d'outre-tombe une asphodèle élyséenne?
N'importe! j'en garde le trophée et je retrouve tes paroles, cependant que tes doigts de fée tressent dans l'ombre des corolles :
« Il n'est pas pour tous, le Poème virtuel et joyeux des saisons qui courbent en diadème la floraison des horizons ; et n'est vive que l'âme qui porte en soi l'ardeur du rêve qui la crée : chacun doit mériter sa joie, la vie est banale et sacrée ; mais l'Heure dieudonnée est exigeante et belle : Elle ne tend ses fleurs qu'aux mains éprises d'elle. »