French poem
« Un jour reconnaissant que je suis incapable »
by François Béroalde de Verville (1556–1626)
Un iour recognoissant que ie suis incapable Belle de vous seruir i’en vins au desespoir, Et prenant le chemin du desert effroyable, Je voulu m’y cacher pour iamais ne rien voir.
C’est bien auoir des yeux de voir ce qui s’addresse, Et de le discerner : Mais voir parfaitement, Est voir le iour heureux des yeux de sa maistresse Car c’est voir sans riẽ voir que devoir autremẽt,
Pour doncques ne rien voir, i’esleus vn Hermitage, Pour le lieu destiné du reste de mes iours, Et me determinant dans sa grotte sauuage, I’y pensois consumer ma vie & mes amours.
Ie me determinois à ceste vie austere, Afin d’estre puny de ma temerité Et cherchant à ma vie vne vie contraire, I’estois à ce dessèin ardamment arresté.
Desia ie lamentois sur ma vie passee, Dessous le triste habit voulant m’enseuelir, Et de deuotion mon ame tant pressee, Vouloit tout autresoin de mon cœur abolir.
J’estimois que ce monde estoit vne balotte Formee de sauon, figuree de vent, Et voulant l’oublier ma pensee deuotte, En ma deuotion m’enfonçoit plus auant.
J’estois presques reduit par ceste desplaisance, Et pensois resigner au desert mon vouloir, Et comme n’ayant plus dessu moy de puissance, Tout mon penser estoit Religieux deuoir.
Mais comme ie cuidois franchir ceste barriere, Je sentis mille feux en mon cœur s’allumer, Et pour y resister ie me mis en priere, Et les esteindis tous, fors le doux feux d’aymer.
Plus ie pensois l’esteindre & plus la souuenance De vos perfections le venoit exciter, Plus ie m’en tirois loing, & plus sa vehemence Plus aspre que iamais me venoit irriter.
Ie n’estois presque plus qu’vn descharné skelette, Ou l’on ne cognoissoit que l’esprit & les os, Et i’estois resolu, mais mon ardeur secrette, Tant esloigné de vous me troubloit ce propos.
Adoncq ie recogneu que ie n’auois de vie, Que celle dont vos yeux m’animent doucement, Et que si obstiné ie ne changeois d’enuie, Qu’il me faudroit perir trop desdaigneusement.
Pour m’oster ce penser ie faisois penitence, Mais plus ie m’affligeois plus ie sentois d’amour, Et mon feu se seruant de ceste circonstance, Se ralumoit de nuit pour s’enflammer de iour.
Ie pense que i’auois desir de me distraire Du tout du souuenir de vos perfections, Ie ne le voulois pas : mais ie le voulois faire, Me combattant moy-mesme en mes tentations.
Depuis qu’on s’est submis à l’amoureuse flame, On ne se peut iamais desdire de ses vœux, On pourroit aussi tost estre viuant sans ame, Que viure ayant aymé sans en sentir les feux.
Et puis me souuenant de vostre belle grace, Et que vos yeux estoient mes soleils de douceur, Je sentis vn brillant comme vn esclair qui passe Me venir arracher toute fascheuse humeur.
Adoncques resueillé ie repris ma memoire, Laissant le triste soin qui de vous me priuoit, Et suyuant les desirs de ma premiere gloire, Je repris les dessins que mon cœur conceuoit.
Je reuins voir vos yeux, & leur belle lumiere, Me rendit esperdu tant mon cœur fut surpris Apres ie me remis en ma façon premiere Au feu de vos beautez reprenant mes esprits.
Et bien qu’encor ie sois indigne, qu’il vous plaise Accepter le deuoir de mon humilité, Mon ame toutesfois se promet pour son aise Que vous ferez estat de ma fidelité.
Je n’iray plus tracer apres le triste ombrage De ces lieux escartez, ou se meurt tout plaisir, Par des desseins plus beaux ie veux que mon courage Rende l’effet esgal à mon braue desir.
Aussi pour tout iamais tout autre soin i’oublie, Rien meme sera cher que vous porter honneur, I’y suis determiné, aussi ie vous supplie D’excuser les deffauts de vostre seruiteur.
Ma belle, il vous a pleu de m’estre fauorable, De m’auoir accepté, d’auoir receu ma foy, Ie la vous garderay, & tant inuiolable : Que tous fideles cœurs prendront exẽple en moy,
En cest excez d’esprit tout raui de liesse, Rentrant au bon estat de mon entendement, Cet hõmage ie rends : car de vous ma Maistresse Ie tiens l’honneur, la vie, & le contentement.