Versos French François de Malherbe Les Larmes de sainct Pierre

French poem

Les Larmes de sainct Pierre

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LArmes qui tesmoignez de si griefues douleurs, De si iustes regrets & des complaintes telles Qu’il faut en vous voyant, larmes sainctes & belles, Remplir son cœur d’espoir, de merueille & de pleurs. Vous produisez en l’ame vn beau printemps de fleurs, Et tirant de noz yeux des sources eternelles, Vous ferez vne mer, ou noz flammes cruelles Se verront submerger auecque noz malheurs. De moy, ie respandray par mes yeux des riuieres, Y meslant sans cesser les ardentes prieres De mon cœur repentant, plein de crainte & de foy. Permets le moy Seigneur, & iusqu’à l’heure extreme, Que la mort me viendra separer de moy-mesme, Que ie viue en ces pleurs, & que ie meure en toy.

Non ie ne diray point que de la source feinte Du prophane Helicõ ces beaux vers soiẽt coulez : Ils sont auec les pleurs sainctement distilez, De celuy qui par eux renouuelle sa plainte. MEslons nos tristes yeux auec ces larmes sainctes, Apprenõs leur comment on pleure vn grãd peché Imitons ce disciple aux deuotes complaintes, Non au subiet du mal dont il estoit touché. Soyons remplis de foy, d’amour & de constãce, Ne craignons point la mort qui son ame estõnoit : Ne mescognoissons point celuy qui nous cognoit Capables de raison comme de cognoissance. Lisons ces chauds regrets, ou nous pourrons cognoistre Les mots qui volontiers sont ouys dans les cieux Ces vers doux & puissants, ces vers qui nous font naistre Des souspirs à la bouche, & des larmes aux yeux. Larmes filles du cœur, fontaine salutaire, Ou l’ame de son mal guerit en se mirant, Dont l’exẽple en vn coup nous va plus secourant, Qu’vn deluge eternel de nos pleurs ne peut faire. Ces vers enflez d’honneur ont des forces nouuelles A qui le marbre dur ne pourroit resister, Et peuuent en vn iour vaincre plus d’infidelles, Qu’vn siecle d’ans ne peut par armes surmonter. Chastions nos desirs auec ces belles armes, De nos iniquitez soyons tousiours vainqueurs, Dedions à ces vers nos ames & nos cœurs, Et pour parler à Dieu, seruons nous de ces larmes.

CE n’est pas en mes vers qu’vne amante abusee Des appas enchãteurs d’vn pariure Thesee Apres l’honneur rauy de sa pudicité, Laissee ingratement en vn bord solitaire, Fait de tous les assaults que la rage peut faire Vne fidelle preuue à l’infidélité.

Les ondes que i’espans d’vne eternelle vaine, Dans vn courage saint ont leur sainte fontaine : Ou l’amour de la terre, & le soin de la chair Aux fragiles pensers ayant ouuert la porte, Vne plus belle amour se rendit la plus forte, Et le fit repentir außi tost que pecher.

Henry, de qui les yeux & l’image sacree Font vn visage d’or à cest age ferree, Ne refuse à mes veux vn fauorable appuy : Et si pour ton autel ce n’est chose assez grande, Pense qu’il est si grand, qu’il n’auroit point d’offrãde, S’il n’en receuoit point que d’egalles à luy.

La foy qui fut au cœur d’où sortirent ces larmes, Est le premier essay de tes premieres armes : Pour qui tant d’ennemis à tes pieds abbattus, Palles ombres d’Enfer, poußieres de la terre, Ont connu ta fortune, & que l’art de la guerre A moins d’enseignemens que tu n’as de vertus.

De son nom de rocher, comme d’vn bon augure, Vn eternel estat l’Eglise se figure : Et croit par le destin de tes iustes combas, Que ta main releuant son espaule courbee, Vn iour, qui n’est pas loin, elle verra tombee La troupe qui l’assaut & la veut mettre bas.

Mais le coq a chanté, pendant que ie m’arreste A l’ombre des lauriers qui t’embrassent la teste, Et la source désia commençant à s’ouurir A lasché les ruisseaux, qui font bruire leur trace, Entre tant de malheurs estimant vne grace, Qu’vn Monarque si grand les regarde courir.

Ce miracle d’amour, ce courage inuincible, Qui n’esperoit iamais vne chose poßible, Que rien finist sa foy que le mesme trespas : De vaillant fait couart, de fidelle fait traistre, Aux portes de la peur abandonne son Maistre, Et iure impudemment qu’il ne le cognoist pas.

A peine la parolle auoit quitté sa bouche, Qu’vn regret außi prompt en son ame le touche, Et mesurant sa faute à la peine d’autruy, Voulant faire beaucoup, il ne peut dauantage Que souspirer tout bas, & se mettre au visage Sur le feu de sa honte vne cendre d’ennuy.

Les arcs qui de plus pres sa poitrine ioignirent, Les traits qui plus auant dans le sein l’atteignirent, Ce fut quand du Sauueur il se vit regardé. Les yeux furent les arcs, les œillades les flesches Qui percerent son ame, & remplirent de bresches Le rampart qu’il auoit si laschement gardé.

Cest assaut comparable à l’eclat d’vne foudre, Pousse & iette d’vn coup ses deffenses en poudre, Ne laissant rien chez luy, que le mesme penser D’vn homme qui tout nu de glaiue & de courage, Voit de ses ennemis la menace & la rage, Que le fer en la main le viennent offencer.

Ces beaux yeux souverains qui trauersẽt la terre, Mieux que les yeux mortels ne trauersent le verre, Et qui n’ont rien de clos à leur iuste courroux : Entrent victorieux en son ame estonnee, Comme dans vne place au pillage donnee. Et luy font receuoir plus de morts que de coups.

La mer a dans le sein moins de vagues courantes, Qu’il n’a dans le cerueau de formes differantes, Et n’a rien toutesfois qui le mette en repos : Car aux flots de la peur sa nauire qui tremble Ne trouue point de port, & tousiours il luy semble Que des yeux de son Maistre il entend ce propos.

Et bien, ou maintenant est ce braue langage ? Ceste roche de foy ? cest acier de courage ? Qu’est le feu de ton zele au besoin deuenu ? Où sont tant de sermens qui iuroient vne fable ? Comme tu fus menteur, suis ie pas veritable ? Et que t’ay ie promis qui ne soit auenu ?

Toutes les cruautez de ces mains qui m’attachent, Le mespris effronté que ces bouches me crachent, Les preuues que ie fay de leur impieté, Pleines egallement de fureur & d’ordure, Ne me sont vne pointe aux entrailles si dure, Comme le souuenir de ta desloyauté.

Ie scay bien qu’au danger les autres de ma suitte Ont eu peur de la mort, & se sont mis en fuitte : Mais toy, que plus que tous i’aimay parfaitement, Pour rendre en me niant ton offence plus grande, Tu suis mes ennemis, t’assembles à leur bande, Et des maux qu’ils me font prens ton esbattement.

Le nombre est infiny des parolles empraintes, Que regarde l’Apostre en ces lumieres saintes : Et celuy seullement, que sous vne beaute Les feux d’vn œil humain ont rendu tributaire, Iugera sans mentir quel effet a peu faire Des rayons immortels l’immortelle clairté.

Il est bien asseuré que l’angoisse qu’il porte, Ne s’emprisonne pas sous les clefs d’vne porte, Et que de tous costez elle suyura ses pas : Mais pource qu’il la voit dans les yeux de son maistre Il se veut absenter, esperant que peut estre Il la sentira moins en ne la voyant pas.

La place luy deplaist, ou la trouppe mauditte Son Seigneur attaché par outrages depite : Et craint tant de tomber en vn autre forfait, Qu’il estime desia ses oreilles coupables, D’entendre ce qui sort de leurs bouches damnables, Et ses yeux d’aßister aux tourmens qu’on luy fait.

Il part, & la douleur qui d’vn morne silence Entre les ennemis couuroit sa violence, Comm’il se voit dehors à si peu de compas, Qu’il demande tout haut, que le sort fauorable Lui face rencontrer vn amy secourable, Qui touché de pitié luy donne le trépas.

En ce piteux estat il n’a rien de fidelle, Que sa main qui le guide ou l’orage l’appelle, Ses pieds comme ses yeux ont perdu la vigueur : Il a de tout conseil son ame depourueue, Et dit en soupirant que la nuit de sa veue Ne l’empesche pas tant que la nuit de son cueur.

Sa vie auparauant si cherement gardee, Luy semble trop long temps icy bas retardee, C’est elle qui le fasche, & le fait consumer : Il la nomme pariure, il la nomme cruelle, Et tousiours se plaignant que sa faute vient d’elle, Il n’en veut faire compte, & ne la peut aymer.

Va, laiße moy, dit il, va desloyalle vie, Si de te retenir autresfois i’euz enuie, Et si i’ay desiré que tu fusses chez moy : Puis que tu m’as esté si mauuaise compaigne, Ton infidelle foy maintenant ie desdaigne, Quitte moy, ie te quitte, & ne veux plus de toy.

Sont ce tes beaux desseins, mẽsongere & meschãte, Qu’vne seconde fois ta malice m’enchante ? Et que pour retarder d’vne heure seulement La nuit desia prochaine à ta courte iournee, Ie demeure en danger que l’ame qui est nee Pour ne mourir iamais, meure eternellement ?

Non, ne m’abuse plus d’vne lasche pensee, Le coup encores frais de ma cheute passee Me doit avoir apprins à me tenir debout, Et sçauoir discerner de la treue la guerre, Des richesses du ciel les fanges de la terre, Et d’vn bien qui s’en vole vn qui n’a point de bout.

Si quelqu’vn d’auanture en delices abonde, Il te pert außi tost & desloge du monde. Qui te porte amitié, c’est à luy que tu nuys : Ceux qui te veullẽt mal, sont ceux que tu conserues, Tu vas à qui te fuit, & tousiours le reserues A souffrir en vivant dauantage d’ennuis.

On voit par ta rigueur tant de blondes ieunesses, Tant de riches grãdeurs, tant d’heureuses vieillesses, En fuyant le trepas au trepas arriuer : Et celuy qui chetif aux miseres succombe, Sans vouloir autre bien, que le bien de la tombe, N’ayant qu’vn iour à vivre, il ne peut l’acheuer.

Que d’hommes fortunez en leur age premiere, Trompez de l’inconstance à nos ans coutumiere, Du depuis se sont veuz en estrange langueur ? Qui fussent morts contents, si le ciel amiable Ne les abusant pas en ton sein variable, Au temps de leur repos eust couppé ta longueur.

Quiconque de plaisir a son ame aßouuie, Plein d’honneur & de bien, non suiet à l’enuie, Sans iamais en son aise vn malaise esprouuer, S’il demande à ses iours dauantage de terme, Que fait il ignorant, qu’attendre de pié ferme De voir à son beau temps vn orage arriver ?

Et moy, si de mes iours l’importune duree Ne m’eust en vieillißant la ceruelle empiree, Ne deuois-ie estre sage, & me ressouuenir D’auoir veu la lumiere aux aueugles rendue, Rebailler aux muets la parole perdue, Et faire dans les corps les ames reuenir ?

De ces faits non communs la merueille profonde, Qui par la main d’vn seul estonnoit tout le monde, Et tant d’autres encor me deuoient aduertir, Que si pour leur autheur i’endurois de l’outrage, Le mesme qui les fit, en faisant dauantage, Quand on m’offenceroit me pouuoit garantir,

Mais troublé par les ans, i’ay souffert que la crainte Loin encore du mal, ait descouuert ma feinte : Et sortant promptement de mon sens & de moy, Ne me suis apperceu, qu’vn destin fauorable M’offroit en ce danger vn suget honorable D’acquerir par ma perte vn triomphe à ma foy.

Que ie porte d’enuie à la trouppe innocente De ceux qui maßacrez d’vne main violente Virent des le matin leur beau iour accourcy ! Le fer qui les tua leur donna ceste grace, Que si de faire bien ils n’eurent pas l’espace, Ils n’eurent pas le temps de faire mal außi.

De ces ieunes guerriers la flotte vagabonde, Alloit courre fortune aux orages du monde, Et desia pour voguer abandonnoit le bort, Quand l’aguet d’vn pirate arresta leur voyage : Mais leur sort fut si bon, que d’vn mesme naufrage Ils se virent sous l’onde, & se virent au port.

Ce furent de beaux lis, qui mieux que la nature, Meslans à leur blancheur l’incarnate peinture Que tira de leur sein le couteau criminel, Devant que d’vn hyuer la tempeste & l’orage, A leur teint delicat peußent faire dommage, S’en allerent fleurir au printemps eternel.

Ces enfans bien-heureux (creatures parfettes Sans l’imperfection de leurs bouches muettes) Ayans Dieu dans le cueur ne le peurent louer : Mais leur sang leur en fut vn tesmoin veritable, Et moy pouuant parler, i’ay parlé miserable Pour luy faire vergongne, & le desaduouer.

Le peu qu’ils ont vescu leur fut grand auantage, Et le trop que ie vy ne me fait que dommage, Cruelle occasion du soucy qui me nuit : Quand i’auois de ma foy l’innocence premiere, Si la nuit de la mort m’eust priué de lumiere, Ie n’aurois pas la peur d’vne immortelle nuit.

Ce fut en ce troupeau, que venant à la guerre Pour combattre l’Enfer & deffendre la terre, Le Sauueur inconnu sa grandeur abbaissa : Par eux il commença la premiere meslee, Et furent eux außi, que la rage aueuglee Du contraire party les premiers offença.

Qui voudra se vanter, auec eux se compare, D’auoir receu la mort par vn glaive barbare, Et d’estre allé soymesme au martyre s’offrir. L’honneur leur appartient d’auoir ouuert la porte A quiconque osera d’vne ame belle & forte, Pour viure dans le Ciel en la terre mourir.

O desirable fin de leurs peines passees ! Leurs pieds qui n’ont iamais les ordures pressees, Vn superbe planché des étoilles se font : Leur salaire payé les seruices precede, Premier que d’auoir mal ils trouuent le remede, Et deuant le combat ont les palmes au front.

Que d’applaudißemens, de rumeur & de preße, Que de feux, que de ieux, que de traits de careße, Quand là haut en ce point on les veit arriuer ? Et quel plaisir encor’ à leur courage tendre Voyant Dieu deuant eux en ses bras les attendre, Et pour leur faire honneur les Anges se leuer !

Et vous femmes trois fois quatre fois biẽ heureuses, De ces ieunes Amours les meres amoureuses, Que faites vous pour eux, si vous les regrettez ? Vous fachez leur repos, & vous rendez coupables, Ou de n’estimer pas leurs trepas honorables, Ou de porter enuie à leurs felicitez.

Le soir fut auancé de leurs belles iournees : Mais qu’eussent ils gaigné par vn siecle d’annees ? Ou que leur aduint il en ce viste depart, Que laisser promptement vne basse demeure, Qui n’a rien que du mal, pour auoir de bonne heure Aux plaisirs eternels vne eternelle part ?

Si vos yeux penetrans iusqu’aux choses futures Vous pouuoyent enseigner leurs belles auentures, Vous auriez tant de bien en si peu de mal’heurs : Que vous ne voudriez pas pour l’empire du monde, N’auoir eu dans le sein la racine feconde, D’ou nasquit entre nous ce miracle de fleurs.

Mais moi, puis que les loix me deffendent l’outrage, Qu’entre tant de langueurs me commande la rage, Et qu’il ne faut soymesme esteindre son flambeau : Que m’est il demeuré pour conseil & pour armes, Que d’escouler ma vie en vn fleuue de larmes, Et la chaßant de moy l’enuoyer au tombeau ?

Ie sçay bien que ma langue aiant commis l’offence, Mon cueur incontinent en à fait penitence, Mais quoy ? si peu de cas ne me rend satisfait : Mon regret est si grand, & ma faute si grande, Qu’vne mer eternelle à mes yeux ie demande, Pour pleurer à iamais le peché que i’ay fait.

Pendant que le chetif en ce point se lamente, S’arrache les cheueux, se bat & se tourmente, En tant d’extremitez cruellement reduit, Il chemine tousiours, mais resuant à sa peine, Sans donner à ses pas vne reigle certaine, Il erre vagabond où le pié le conduit.

A la fin esgaré (car la nuit qui le trouble Par les eaux de ses pleurs son ombrage redouble) Soit vn cas d’auenture, ou que Dieu l’ait permis : Il arriue au iardin, ou la bouche du traistre Profanant d’vn baiser la bouche de son maistre Pour en priuer les bons, aux meschans la remis.

Comm’vn homme dolent, que le glaiue contraire A priué de son fils & du tiltre de pere, Plaignant deça dela son malheur auenu : S’il arrive en la place ou s’est fait le dommage,, L’ennuy renouuelé plus rudement l’outrage, En voyant le suget à ses yeux reuenu.

Le vieillart, qui n’attend vne telle rencontre, Si tost qu’au despourueu sa fortune luy montre Le lieu qui fut tesmoin d’vn si lasche meffait. De nouuelles fureurs se deschire & s’entame Et de tous les pensers qui trauaillent son ame L’extreme cruauté plus cruelle se fait.

Toutesfois il n’a rien qu’vne tristesse peinte, Ses ennuys sont des ieux, son angoisse vne feinte, Son malheur vn bonheur, & ses larmes vn ris : Au prix de ce qu’il sent, quand sa veue abaissee, Remarque les endroits, ou la terre pressee, A des pieds du Sauueur les vestiges escris.

C’est alors que ses cris en tonnerres s’esclattent, Ses souspirs se font vens, qui les chesnes combattent, Et ses pleurs qui tantost descendoient mollement, Ressemblent vn torrent, qui des hautes montagnes, Rauageant, & noyant les voysines campagnes, Veut que tout l’vniuers ne soit qu’vn element.

Il y fiche ses yeux, il les baigne, il les baise, Il se couche dessus, & seroit à son aise, S’il pouuoit auec eux à iamais s’attacher : Il demeure muet du respect qu’il leur porte : Mais enfin la douleur se rendant la plus forte Luy fait encor vn coup vne plainte arracher.

Pas adorez de moy, quand par accoutumance Ie n’aurois comme i’ay de vous la cognoißance, Tant de perfections vous descouurent aßez : Vous auez vne odeur de perfums d’Aßyrie, Les autres ne l’ont pas, & la terre flestrie Est belle seulement ou vous estes paßez.

Beaux pas de ces beaux piez que les astres cõnoißẽt, Comme ores à mes yeux vos marques apparoißent, Telle autrefois de vous la merueille me prit, Quand, desia demy-clos souz la vague profonde, Vous ayant appelez, vous affermites l’onde, Et m’aßeurant les pieds m’estonnastes l’esprit.

Mais ô de tant de biens indigne recompense ! Ô deßus les sablons inutile semence ! Vne peur ô Seigneur m’a separé de toy : Et d’vne ame semblable à la mienne pariure Tous ceux qui furent tiens, s’ils ne t’ont fait iniure, Ont laissé ta presence, & t’ont manqué de foy.

De douze, deux fois cinq estonnez de courage Par vne lasche fuitte euiterent l’orage, Et tournerent le dos quand tu fus assailly : L’autre qui fut gaigné d’vne salle auarice, Fit vn prix de ta vie à l’iniuste supplice Et l’autre en te niant plus que tous a failly.

C’est chose à mon esprit impoßible à comprendre, Et nul autre que toy ne me la peut apprendre, Comme à peu ta bonté nos outrages souffrir, Et qu’attend plus de nous ta longue patience, Sinon qu’a l’homme ingrat, la seule conscience Doiue estre le couteau qui le face mourir ?

Toutesfois tu scais tout, tu connois qui nous sõmes Tu vois quelle inconstance accompagne les hommes, Faciles à flechir quand il faut endurer : Si i’ay fait comme vn homme en faisant vne offẽce, Tu feras comme Dieu d’en laißer la vengeance, Et m’oster vn suget de me desesperer.

Au moins si les regrets de ma faute auenue M’ont de ton amitié quelque part retenue, Pendant que ie me trouue au millieu de tes pas, Desireux de l’honneur d’vne si belle tombe, Afin qu’en autre part ma despouille ne tombe, Puis que ma fin est pres, ne la recule pas.

En ces propos mourans ses complaintes se meurent, Mais viuantes sans fain ses angoißes demeurent, Pour le faire en langueur à iamais consumer : Tandis la nuit s’en va, ses chandelles s’estaignent, Et des-ia deuant luy les campagnes se peignent, Du saffran que le iour apporte de la mer.

L’Aurore d’vne main en sortant de ses portes, Tient vn vaze de fleurs, languissantes & mortes, Elle verse de l’autre vne cruche de pleurs, Et d’vn voile tissu de vapeur & d’orage, Couvrant ses cheueux d’or descouvre en son visage, Tout ce qu’vn ame sent de cruelles douleurs.

Le soleil, qui desdaigne vne telle carriere, Puis qu’il faut qu’il desloge, esloigne sa barriere, Mais comme vn criminel qui chemine au trespas, Monstrant que dans le cueur ce voyage le fasche Il marche lentement, & desire qu’on sache, Que si ce n’estoit force, il ne le feroit pas.

Ses yeux par vn despit en ce monde regardent Ses cheuaux tantost vont, & tantost se retardent, Eux mesmes ignorans de la course qu’ils font, Sa lumiere pallit, sa couronne se cache : Außi n’en veut il pas, cependant qu’on attache A celuy qui l’a fait, des espines au front.

Au point accoustumé les oyseaux qui sommeillẽt, Apprestez à chanter dans les bois se reueillent : Mais voyant ce matin des autres different, Remplis d’estonnement ils ne daignent paroistre, Et font à qui les voit ouvertement connoistre, De leur peine secrete vn regret apparent.

Le iour est desia grand, & la honte plus claire, De l’Apostre ennuyé l’aduertit de se taire, Sa parole se lasse, & le quitte au besoin : Il voit de tous costez qu’il n’est veu de personne Toutesfois le remors que son ame luy donne, Tesmoigne assez le mal qui n’a point de tesmoin.

Außi l’homme qui porte vne ame belle & haute, Quand seul en vne part il à fait vne faute, S’il n’a de iugement son esprit depourueu, Il rougit de luy mesme, & combien qu’il ne sente Rien que le ciel present & la terre presente, Pense qu’en se voyant tout le monde l’a veu.