Versos French Frédéric Mistral Lxi

French poem

Lxi

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Tranquillement, au fil de l'onde belle, les bateaux descendaient, longeant des îles. On était entre Mornas et Saint-Estève des Sorts (repaire d'écumeurs, ce coin-là: lorsqu'un enfant, dit-on, y vient au monde, pour l'éprouver, dans le Rhône on le jette; s'il en retourne, bon pour la marine ou la rapine, bref). Au défilé, muré par les remparts des forteresses d'où Montbrun fit jadis sauter la garnison et où son nom terrible plane encore avec les vautours, de ruines en ruines, entraient les sept barques. Mais sur le plat-bord, telle qu'une sibylle, alors la vierge éleva son bras nu et, dans l'orgueil et dans l'enivrement de son rêve farouche, elle dit:--«La fontaine de Tourne est un oracle! Ceux qui l'ont vue, la fontaine de Tourne, me seront garants, si vous avez doute. L'eau y sort d'un rocher plein de vignes sauvages, de clématites, de buis et de figuiers, formant un réservoir qu'on nomme le Grand-Gourg. Sur la paroi du roc, en un encadrement qui regarde le Rhône, vous avez dans le haut, gravés depuis... qui sait les siècles? le Soleil et la Lune mauvaise--qui épient. Vers le milieu, un boeuf, que sous le ventre un scorpion va piquer, qu'un chien va mordre, et un serpent qui à ses pieds ondoie. Le taureau, lui, plus fort que tout, a tenu tête, lorsqu'un jeune homme avec manteau flottant, un fier jeune homme, coiffé du bonnet de liberté, lui plonge à la nuque sa dague et le tue. Au-dessus de la scène tragique un corbeau effrayant étend ses ailes... Devine-le qui pourra, ce mystère!»