French poem
V
Or, en cette année-là, pendant la fête, ayant Patron Apian eu la victoire et de la royauté ceint la couronne, les jeunes gens de Condrieu en frairie avaient toute la nuit porté des brindes au roi nouveau et, selon la coutume, après le brinde, jeté en l'air leurs verres. Car Maître Apian, lui, avait l'équipage le plus fameux de toute la rivière. Calfatées de flocons d'étoupe que retenaient les têtes des crampons, et de poix noire goudronnées en dehors, il possédait, pontées ou non pontées, sept bonnes barques construites en bois brut: le Caburle d'abord, avec sa cabine qui s'élevait en poupe, sous laquelle chacun la nuit dormait dans son hamac; avec sa proue taillante, enorgueillie par l'éperon de son étrave forte; puis la penelle ou barque civadière, qui portait la pâture des chevaux; puis à la suite le bateau de carate, bâti comme les autres en varangues de rouvre; puis une sisselande toute plate, convexe sur l'avant, carrée sur l'arrière; deux grandes savoyardes à transporter les houilles de Givors et une sapine pour charger les châtaignes vivaraises. Sans compter deux coursiers ou chaloupes, amarrés sur les flancs de la flottille, pour embarquer les gros chevaux haleurs qui, sur la berge, au retour de Provence, gaillardement remontaient le convoi. Patron Apian avait pour la remonte quatre-vingts beaux chevaux à queue rognée qui n'avaient pas leurs pareils sur le Rhône et qui, en remorquant la maille et la voiture, aux coups de fouet du baile du halage et aux jurons des charretiers brutaux faisaient trembler le bord du fleuve.