French poem
Le Korandon
by Gabriel Vicaire (1848–1900)
Le jour de Notre Dame, Au retour du Pardon, J’ai vu le Korandon Et sa petite femme.
Ils se tenaient les mains Et dansaient sur la lande. Ma surprise fut grande En regardant ces nains.
Je crois, Dieu me pardonne, Qu’ils avaient un peu bu. Le Korandon barbu Serrait sa Korandone,
Et, comme des cabris, Tous deux sur l’herbe folle Faisaient la cabriole Avec de petits cris.
Ils me virent ensemble Et, sans se déranger, — « Salut, bel étranger, Le diable te ressemble.
Veux-tu boire avec nous ? On va se mettre à table, Le cidre est délectable, L’hydromel aussi doux. » —
Il passait sur les choses Comme un souffle enchanté. Une molle clarté Baignait les champs de roses.
Tout à fait engageant Était le menu couple Et quelle échine souple Et quels cheveux d’argent !
Hélas ! Le petit verre Ne tenait pas beaucoup. Mais j’ai bu plus d’un coup. Heureux qui persévère !
Alors le Korandon Tira sa barbe blanche, Mit le poing sur sa hanche, Se frappa le bedon,
Et, dans une embrassade, Déjà très familier, — « Ah ! c’est particulier, Je t’aime, camarade,
Ta binette me plaît Encor qu’un peu pâlotte, Elle est à point falote Et sent le gobelet.
Mais pourquoi ces yeux mornes Et cet air fatigué ? Tu n’es vraiment pas gai Porterais-tu des cornes ?
Bah ! bah ! ce n’est qu’un sot Qui prend sitôt la mouche. Ne sois pas trop farouche, Imite-moi plutôt.
Nous autres, petits hommes, Qui vivons dans les bois, Nous rendons, tu le vois, Hommage au jus des pommes.
Moi, je suis vieux, très vieux, Presque l’âge du monde. J’ai vu la fée Habonde Et j’ai connu ses yeux.
Morgane me fut chère Dont le cœur n’est pas sûr. Avec le noble Arthur J’ai longtemps fait la guerre.
Et cassé maintenant, Lourd, la tête chenue, Tu vois, je continue À rire à tout venant.
J’ai la bouche friande Et le cœur toujours chaud. Parfois, dans un sabot, Je vais sur la mer grande.
Sous le rosier discret, En gars qui s’émancipe, J’aime à fumer ma pipe, Quand la lune apparaît.
Vieille est ma ménagère, Elle n’a qu’une dent. Nous dormons cependant Sous la même fougère.
Jette là ce chagrin Qui jour et nuit t’oppresse. Fais-nous une maîtresse Qui te maintienne en train.
Aime, bois, ris et chante Sans trop savoir pourquoi. Mais évite, crois-moi, La Princesse méchante. » —