French poem
La Journée de Javotte
by Gabriel Vicaire (1848–1900)
Dans son grand lit rose Aux nœuds de satin, Depuis le matin Javotte repose.
Souple comme un gant, Vague comme un songe, Frissonne et s’allonge Son corps élégant.
Autour de ses hanches Au contour léger, Semblent voltiger Mille roses blanches.
Sous ses cheveux d’or À peine on devine Sa tête divine, Toute pure encor.
À quoi rêve-t-elle, La naïve enfant ? À quelque bouffant De folle dentelle ;
À tant de mignons Qui disent : « Je t’aime, » Sans qu’on tienne même À savoir leurs noms ;
À sa robe à queue ; À son beau carlin ; Peut-être au moulin Qui battait l’eau bleue,
Au temps où, dit-on, Fillette champêtre, Elle menait paître L’âne et le mouton !
Maintenant des perles Brillent à ses doigts. Adieu, dans les bois, La chanson des merles.
Le lit de gala Garde, en sa paresse, Un air d’allégresse Et de tralala.
Çà et là des ruches, Des chiffons brodés, Le cornet aux dés, La cage aux perruches ;
Sous un cotillon Une boîte à mouches, De minces babouches À la Cendrillon ;
Un bout de mitaine, Des bas, un collier, Don du chevalier De la Pretantaine ;
Le cœur éploré, Deux amants de Sèvres Unissent leurs lèvres De biscuit doré ;
L’empereur de Chine, Heureux et vermeil, S’esclaffe, un soleil Au bas de l’échine,
Et tout à l’entour, Fine comme l’ambre, Rôde par la chambre Une odeur d’amour.
Les heures légères Passent en dansant ; Tel un chœur décent D’accortes bergères.
Un flot de galants Accourt à l’offrande, Et chacun demande La belle aux seins blancs.
Écoliers imberbes Comme des nonnains, Géants, petits nains, Cavaliers superbes,
Vieux beaux, obstinés Diseurs de sornettes, Avec des lunettes Et la goutte au nez,
Gros financiers, dignes D’être un jour pendus, Moinillons dodus Toujours dans les vignes,
Suppôts de la loi En robes à traîne, Pages de la Reine, Écuyers du Roi,
Maîtres de musique Experts en douceurs, Graves professeurs De métaphysique,
Tout ce monde rit, Tourne, s’émoustille, Babille, frétille, Court après l’esprit.
Et voici vingt reîtres, Armés jusqu’aux dents, Qui font les fendants Et parlent en maîtres.
Tous, jeunes ou vieux, Ont même assurance ; La même espérance Flambe dans leurs yeux.
« Ô nymphe guerrière, Toujours combattant, Secoue, en chantant, L’or de ta crinière.
« Jette-moi gaiment Les fleurs de ta couche. Je veux, sur ta bouche, Mourir en t’aimant.
« Fais de ton esclave Ce que tu voudras, Je veux, en tes bras, Mourir comme un brave. »
Et plus d’un juron De France ou d’Espagne Tout bas accompagne L’amoureux ronron.
Mais la porte est close. Chut ! chut ! pas de bruit ! Il fait encor nuit Dans le grand lit rose.
Au soir cependant, N’est-ce pas merveille ? Javotte s’éveille, S’éveille en boudant.
« Oh ! quelle existence ! Mieux vaudrait, je crois, Seulette en un bois, Faire pénitence.
« Bonsoir aux amours ! Je suis fatiguée D’être toujours gaie, De rire toujours.
« Que de sérénades Et de beaux serments ! Que de compliments Fades, fades, fades !
« Un printemps caché Fleurit mon visage, Et sous mon corsage Amour est niché.
« Je suis plus jolie Que le mois d’Avril ; Chacun, paraît-il, M’aime à la folie.
« Fi ! qu’on est moqueur Au pays du Tendre ! Comment laisser prendre Un peu de son cœur ?
« Viens donc çà, Nanon, Petite servante ; De ta main savante Lisse mon chignon.
« Ma joue est blêmie ; C’est quelque vapeur. Suis-je à faire peur ? Qu’en dis-tu, ma mie ?
« Et quoi de nouveau ? Que dit-on en ville ? — Monsieur de Saint-Gille Pleure comme un veau.
« C’est à fendre l’âme ; Il se meurt… — Bon, bon ! Foin de ce barbon ! Quoi de plus ? — Madame,
« Trois grands avocats Débarquent du coche, L’œil en fleur, la poche Pleine de ducats.
— Fi ! je n’aime guère Ces robins crottés. — Alors, écoutez Un homme de guerre.
« J’en connais plus d’un Qui perdit la tête En vous… — Grande bête, Rien n’est si commun !
— Le sieur d’Amourette, Votre beau cousin, A fait un dizain Sur votre levrette.
— Des vers ? ah ! Dieu non ; La belle fadaise ! Sais-tu rien qui plaise ? Cherche encor, Nanon. »
Soudain, à la porte On frappe en vainqueur. « Eh ! c’est toi, mon cœur, Le diable m’emporte !
« Entre donc, l’abbé, Tu te fais attendre ; Hâte-toi de prendre Ta place au jubé ! »
En perruque blonde Et petit collet, Entre un prestolet, Le plus gai du monde.
Jusqu’au bout des doigts Mobile et fantasque, C’est le petit masque Le mieux fait qui soit.
Pas une dévote N’a si fin caquet, C’est le perroquet De dame Javotte.
« Friande, bonjour, Bonjour, ma déesse. » La belle, en liesse, Rit comme un amour.
Sous sa chemisette Bouffante à dessein, Pointe un bout de sein. L’aimable amusette !
Et lui, folichon, Dit cent bagatelles, Fripe les dentelles, Flaire le manchon.
Ô grâces câlines Et tableau charmant ! Tous deux gentiment Croquent des pralines.