Versos French Georges Fourest Épître à Pierre Dufay

French poem

Épître à Pierre Dufay

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Ô Dufay, mon ami très-cher, subtil enfant de Loir-et-Cher qui vis le jour, loin du Scamandre en l’inclyte cité de Blois où jadis nos princes Valois magnifiaient leur Salamandre,

Dufay, prince des érudits, toi qui sais tout et nous le dis en si fine et galante prose, ô compagnon très-précieux, nous voilà donc de vieux messieurs ! Eh bien ! loin du cuistre morose

et du mufle, ce soir, je veux en dépit de mes blancs cheveux que pour nous « Autrefois » renaisse et, batelier jamais lassé, remonter le cours du passé pour retrouver notre jeunesse.

Jours idylliques ! Le « sapin » ou fiacre (ça, c’était rupin !) s’abstenait d’être automobile et, tout le long du boulevard, le passant rêveur ou bavard traversait sans faire de bile ;

un franc ? mon Dieu ! c’était vingt sous, vingt sous ! ni plus ni moins et sous l’Odéon qu’à loisir fréquente le lettré, bohème ou rentier, le roman format-Charpentier s’étiquetait trois francs cinquante ;

qu’ils fussent noirs, qu’ils fussent blonds les femmes sur leurs cheveux longs arboraient des chapeaux immenses tout empanachés, tout fleuris, satin, linon, paille de riz ; ignorant les tristes démences

des cheveux ras et du faux cil… Mais procédons par ordre, s’il te plaît ! D’abord, qu’il t’en souvienne c’est à Pourceaugnacopolis que nous sourit Amaryllis parmi les nymphes de la Vienne.

Ah ! mon brave Pierre, en effet, — et parbleu ! je date le fait de jadis et point de naguère ! — je ne sais quel dyable enragé comme moi t’avait limogé longtemps, longtemps ! avant la guerre ;

juché sur son socle Dussoubs voyait, bras dessus, bras dessous, deux suppôts de littérature passer diserts comme Eutrapel ; avocat… loin la cour-d’appel j’incaguais la magistrature

et toi tu me racontais ces contes légers qu’avait tracés ton alerte et gaillarde plume et dont se parait le Gil Blas : pourquoi ne les avoir hélas ! colligés en un beau volume ?

Si je sais rien de mieux troussé je veux bien être un cétacé, je veux bien que Bitru me damne, je veux bouffer un gros étron et, comme du jus de citron, ne plus boire que pisse d’âne !

Or sans rêver de millions au Champ-de-Juillet nous parlions de Baudelaire ou de Verlaine ; nous allions devant nous, le nez au vent, sous les yeux étonnés des magnats de la porcelaine

qui marmonnaient entre leurs dents et nous traitaient de « décadents » Un jour (que faut-il davantage ?) nous débarquâmes à Paris ; Henri Mazel aux beaux-esprits ouvrait alors son Ermitage…

Vraiment ! ce temps était joli ! Toutes les semaines Willy chroniquait, reine des ouvreuses : (n’en doutons pas, sous les cyprès il fait toujours des à-peu-près dont rient les ombres bienheureuses) ;

Roques poursuivait le succès du sémillant Courrier français où Ponchon rimait sa gazette. — De L’Inde et non de l’Oubanghi revenait Masson, le Yoghi. Ce n’était pas une mazette

jarnifoutre ! qu’Alphonse Allais ! D’Auriol je me régalais, Courteline enfantait la Briche mais La Jeunesse était si laid, si laid ! si laid ! qu’il nous semblait moins un humain qu’un lagothriche !

Tel en son manoir Beaumanoir Salis pérorait au Chat-Noir où vibraient sonnets et ballades ; avec son rouge cache-nez Bruand aux fêtards avinés tonitruait ses engueulades !

Quelques emmerdeurs symbolos géniaux mais pas rigolos que l’humour foutait en colère et que le rire exaspérait, graves comme un âne qui brait importaient du Cercle polaire

des tas de drames embêtants : dans chaque feuilleton du Temps sous prétexte d’en rendre compte s’en gaudissait l’oncle Sarcey, mais comme l’on applaudissait la Meule de Georges Lecomte !

Et comme on acclamait aussi Paul Fort exhibant les Cenci à l’élite comme à la masse ! (Mussolini, pardonne si je prononce au lieu de tchi si : bien fallait-il que je rimasse !)

Caliban dans le Figaro sur tous les sots criait haro ! mais, à la fin, levant le masque, il ordonna qu’on décorât du nom d’Émile Bergerat sa fantasque Nuit Bergamasque.

Et puis ce fut le soir d’Ubu ! Ah ! comme si j’avais trop bu je trépudiais à ma place ! Vrai ! c’était bath d’ouïr Gémier sous son dérisoire cimier gueuler : « Merdre ! » à la populace !

Sans prévoir Coulon ni Porché Verlaine, l’air d’un chat fâché, à l’heure, Prud’homme, où tu dînes, narguant des vaches de Lozé marchait d’un pas ankylosé vers des absinthes smaragdines.

Fermant les yeux je l’aperçois à sa table au café « François premier », reposant sa guibole : il feint souriant et narquois d’écouter les vers iroquois d’un coyon féru de symbole ;

près de lui, buvant un kutmnel Cazals comme un jeune Brummel asperne la foule ostrogothe, taille fine, regard fatal, d’aveuglants boutons de métal au velours de sa redingote !

Parmi les brumes de Thulé Retté songeur était allé mirer son rêve dans l’eau pâle des fjords. Le beau Stuart Merril unissait la perle au béryl, Karl Boès préférait l’opale.

Nous banquetâmes pour ton los, Papadiamantopoulos que sacrait Anatole France : tous étaient là, jeunes et vieux, tes amis et tes envieux, ceux du Nord, ceux de la Durance ;

devant l’auditoire charmé Clovis Hugues et Mallarmé, (le tambourin et la mandore !) te célébrèrent à l’envi, du Plessys du Pinde ravi, te surnommait « Apollodore ».

Or nous partîmes seulement à l’aurore, juste au moment où (vers cinq heures et demie) chirurgien au coup d’œil sûr M. Deibler pratiquait sur Eyraud la céphalotomie.

Oh ! Bougrelon de Jean Lorrain ! Dessins féroces de Forain ! Oh ! Steinlen, Anquetin, Toulouse- Lautrec, Jossot, Jules Chéret dont une affiche fulgurait jusqu’au sommet de l’Ermenouze !

Est-ce bien vrai qu’ils sont finis, ces jours heureux, ces jours bénis ? Dusses-tu me traiter de tourte, si beau que soit le Paradis, Dufay, Dufay, je te le dis, la vie en ce monde est trop courte !

Te souvient-il, du cher Bressac, de la comtesse de Beausacq, d’Argis, de Bibi-la-Purée, cocasse et maupiteux clochard et du noble Henry de Bruchard, reître à la rapière acérée ?

Te souviens-tu ?… Turlututu ! et bran ! pour les « t’en souviens-tu ? » Depuis une heure je bafouille : — « Et celui-ci ? » — « Et celui-là ? » Mieux vaudrait chanter tra la la que faire ainsi le niquedouille !

Foin d’un radoteur décati ! laudator temporis acti ! Comme le cyprin nommé carpe je redeviens silencieux et, les yeux levés vers les cieux, en te broyant le métacarpe

j’exore les omnipotents de laisser longtemps, très-longtemps sur ce globe notre binette : je hais les déménagements, quels qu’en soient les désagréments je suis fait à cette planète !

Bonsoir, vieux, foutons-nous d’Hitler de Macdonald, de Nib-de-blair, du froid, des impôts, de la crise et, puisque c’est Montmorency qui t’abrite en ce moment-ci va cueillir au bois la cerise !