Versos French Georges Fourest Épître de Cassandre à Colombine

French poem

Épître de Cassandre à Colombine

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Oh ! qui dira les torts de la rime ? Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d’un sou Qui sonne creux et faux sous la lime ? Comme le champ pierreux qu’en vain le colon bine votre cœur est un roc, aimable Colombine ! Il me faut adorer ce quartz ou ce silex ; l’adage ne ment pas : dura lex — oui ! — sed lex. On dit que vous aimez Pierrot, la face blême, exégète neigeux d’on ne sait quel problème, on narre qu’à ce drôle épris de Seléné (des fils de Bélial je crois que c’est l’aîné), Colombine, un beau soir, laissant tomber sa robe livra tous les joyaux que ce voile dérobe. Or, madame, Pierrot est ruiné ; le krach de certain financier qu’on patronyme Oustrac est l’effrayant Maëlstrom où sombra sa fortune : il ne lui reste plus une suprême « thune ». En vain, rébarbatif comme un vieux caloyer, réclamant ce que nomme un avocat : loyer et parlant durement et d’une voix qui tance, chaque mois, son portier lui monte la quittance de ses termes échus. Certes la pie est rôt plus fréquent sur la table abstème de Pierrot que l’ortolan sans prix ou la fine pintade ; il vit ignorant les truffes et la croustade ; hier (en me curant une dent) je songeai qu’il lui faudra bientôt mettre en broche son geai pour souper ; le docteur m’a donné sa parole qu’il souffre de ce mal… qui rime à « casserole ». Hâve tuberculeux, pâle faquin qui n’a que la peau sur les os ! Le vin de quinquina et l’huile qu’on extrait de ton foie, ô morue, pourraient-ils rappeler sa fraîcheur disparue ? De coton rembourrant ses mollets amaigris sans cesser d’être blanc, chaque soir, il est gris. Mais il est scandaleux que ce triste sire ose sur vous lever les yeux ! S’il ne meurt de cirrhose il deviendra poète ou commis de bureau ; de plus (détail horrible et qu’omit Debureau !) il est jaloux : si vous teignez en omelette le candide surcot dont le dota Willette, hargneux comme Séjan de l’univers cité ou bien comme ces gens de l’Université que l’on voit ne mâcher que pensum et qu’aoristes, quittant gris le comptoir poisseux des liquoristes, sans pitié le brutal meurtrira de soufflets ce minois que l’aurore a peint de ses reflets. Vous ! belle comme un cygne impollu de Norvège, vous, femme de Pierrot ? Ça, madame, rêvé-je ? Oh ! profanation ! cet affreux mime osa, tel un colimaçon sur l’or d’un mimosa met sa bave d’argent, sur votre lèvre, ô femme adorande, poser sa lèvre ? Ah ! c’est infâme ! Colombine, quittez, quittez ce meurt-de-faim et jetez un regard à vos pieds ! Car enfin si je parais moins beau que l’Hercule Farnèse je peux me proclamer un bourgeois à son aise ! Viens ! tu serais pour moi Chimène et doña Sol et je te meublerais un petit entre-sol en un coin que je sais du boulevard Montmartre et je t’habillerais de dentelle et de martre, d’hermine, de vison, de skunks, de chinchilla. Te plaît-il au Lido d’avoir une villa de marbre ? En attendant, je veux par ministère de maître Champetier de Ribes, mon notaire, te céder ma maison boulevard Saint-Michel. Tharsis, Central-Mining, Royal-Dutch, de Beers, Shell, Padang, Rio-Tinto, valeurs à change qu’offre un prudent coulissier, par monceaux dans ton coffre s’empileront, s’amasseront, s’entasseront. Vois-tu les diamants corusquer sur ton front, tes mains, tes pieds, ton cou ? L’on ne soupçonne guère ce que j’ai pu gagner d’argent pendant la guerre ! L’or sortant de ma poche inonde mes habits, mes cheveux sont d’argent, mon nez est un rubis à ce point que j’ai peur qu’on me dérobe en ville ! Monte-Cristo, Loucheur, les rimes que Banville fait éclater au bout d’un distique fougueux ne sont auprès de moi que pitoyables gueux. Mon patrimoine à ceux des rajahs s’assimile. Or j’ai payé d’impôts six millions, six mille six cent soixante francs, six centimes ; pourtant j’en ai dissimulé près de six fois autant. Pendant que jeûnera tout seul Pierrot, l’esthète, allons tous deux souper à mille francs par tête : le fin sterlet pour nous quittera sa Volga, des œufs de chrysornis et de souïmanga subtilement battus feront notre omelette, le kinkajou nous offrira sa côtelette ; j’aime la crème au lait de puma ; des cochons (pachydermes bénins à qui nous décochons de sots brocards) pour nous cherchent ce tubercule périgourdin qui fait de Narsès un Hercule, et, pour les vins, Chiraz, Pommard, Tokay ? C’est bon pour des croquants ! À nous le fameux Chalibon, ce noble Chalibon qu’autrefois l’Assyrie vendangeait pour ses rois ! Colombine chérie, laissons les ronds-de-cuir et les petits rentiers en leur étroit logis passer des jours entiers ; nous, fuyons comme un vol migrateur d’hirondelles qui partent sans chercher ce que nous dirons d’elles. Sur votre aéronef, noble coursier des airs, irons-nous survoler l’Afrique et ses déserts, madame ? ou cinglons-nous vers l’île fantastique où la négresse blonde exhibe sa plastique ? passerons-nous la ligne afin de voir là-haut dans un ciel de cobalt scintiller Fomalhaut ? Et quand nous reviendrons si vous n’êtes pas lasse eh bien ! pour nous Tobolsk inaugure un palace ! vous plaît-il en quittant le soleil tropical patiner sur l’Irtish ou le lac Baïkal ? Mais non ! contentons-nous d’endroits élégants : Bade, Londres où dans le cirque un clown ailé gambade, Dinard, Juan-les-Pins et puis dès les premiers jours d’hiver nous fuirons à Nice où les palmiers ouvrent leur éventail et leurs fleurs en régime. En dépit du docteur prescrivant un régime, je paladinerai dans les tournois d’amour, je ferai le bandit comme un vrai Charles Moor et je lirai (trouvant Hegel et Kant arides) ces beaux récits d’amour poivrés de cantharides : Faublas, Gamiani, le Portier des chartreux ! Je me redresserai, superbe et vigoureux ! Tu ris ? Mais les damnés qui cuisent dans l’ardente fournaise où les montra par un coup de l’art Dante, mais les dyables sur leurs charbons incandescents brûlent de moins de feux que mon cœur et mes sens lorsque sur ton sein nu mon regard lascif ose se poser ! Pour te plaire, incaguant la syphose et l’asthme et l’emphysème et la goutte et la toux, moi podagre, j’irais gravir le mont Ventoux. Je ne demande pas, vois-tu bien, que l’on m’aime d’un véritable amour, je n’exige pas même que l’on fasse semblant : à moi, vieux roquentin, devenir ton bouffon, ton hochet, ton pantin, pauvre jouet dont on s’amuse et que l’on casse voilà tout ce qu’il faut ! Je serai si cocasse ! Je fais des à-peu-près (je les chipe à Willy) et, pour te divertir, comme un pitre avili, je cabriolerai, je ferai des grimaces… Pourtant, si Dieu voulait, un jour, que tu m’aimasses ! Écoute ! tu pourras me gifler si tu veux, me fesser, me tirer le nez et les cheveux, trouer à coups de pied le fond de ma culotte ; croquignolle et pinçon et nazarde et calotte de toi j’aimerai tout ! et je dirai : « Merci ! » Même — ô prévision trois fois amère ! — si quelque beau gigolo sans barbe ni moustache, un marlou vigoureux affûtant son eustache, un chansonnier pleurant d’amour sous ton balcon, ou bien un fox-trotter, ornement du bal qu’on admire sous le frac veut cueillir l’œillet rose de ton baiser eh bien ! pauvre cornard morose, je resterai bien sage en un coin, étouffant mes sanglots et plus tard je dirai que l’enfant est moi-même en plus beau. Catharreux, cacochyme, usé jusqu’à la corde et jusqu’au parenchyme je mourrai dans un an, six mois, peut-être avant : alors mes vingt châteaux, mes cent moulins à vent, mon ancestral donjon que tapissent des lierres, bijoux, argent, tableaux et valeurs mobilières, tout je te laisse tout, je te l’atteste, amant fidèle et généreux, par un bon testament et mes os danseront de bonheur dans ma tombe si quelquefois, rêveuse à l’heure où le soir tombe, Colombine murmure : — « Oh ! tant qu’il a vécu il m’aima bien pourtant, Cassandre le cocu ! » Colombine sourit, fillette encore sage et, glissant le billet musqué dans son corsage, se disait : « Tu feras, subtile étonnamment, du riche ton époux, du jeune ton amant ! »