French poem
Histoire (lamentable et véridique) d’un poète subjectif et inédit
Sentimental et sensitif, plein de rancœur, un peu moqueur il faisait des vers subjectifs, de ces vers où l’on dit : « Mon cœur ! » — « Mon cœur c’est ci, mon cœur c’est ça « mon cœur fait ci, mon cœur fait ça, « Mon cœur par-ci, mon cœur par-là ! »… Il s’analysait puissamment, subtilement et doctement !
Il faisait des vers subjectifs et quand il avait dit : — « Mon cœur… » à la rime il collait : « Moqueur » ou bien « liqueur » ou bien « rancœur », ne voulant rimer, quant à lui, qu’avec la consonne d’appui… — « Mon cœur c’est ci, mon cœur c’est ça, « mon cœur fait ci, mon cœur fait ça, « mon cœur par-ci, mon cœur par-là ! » À tour de bras il rimait, mais tous ces beaux vers si bien rimés ne jurent jamais imprimés et, poète vraiment maudit, il resta toujours inédit ; si voulez savoir comment je vais vous le dire à l’instant, si vous voulez savoir pourquoi écoutez bien, tenez vous cois prêtant l’oreille à mon récit très-lamentable mais concis :
Au moins un lustre s’est écoulé depuis qu’un lustre s’est écroulé sur sa tête chez un bistro dont il savourait le sirop tout en corrigeant ses épreuves ; il mourut laissant bien des veuves : (son cœur allait de-ci, de-là et, lui, couchait par-ci, par-là chez celle-ci, chez celle-là, rouquine, blonde, ou chocolat).
Dans du bois blanc on l’enferma, on entonna le Libera (de Profundis et tra la la !) puis à Bagneux on l’inhuma (autrement dit on l’enterra) un monsieur très-bien palabra : — « Son cœur était comm’ci, comm’ça, « il faisait ci, il faisait ça, « son cœur par-ci, son cœur par-là « et cæteri et cætera « et patati et patata « de Profundis et tra la la ! »
Mais comme ces vers pleins de cœur s’imprimaient à compte d’auteur, il arriva que l’éditeur, (commerçant fort intelligent !) sans imprimer garda l’argent. Le manuscrit, il le brûla dans son poêle à bois, et voilà (de Profundis et tra la la !) pourquoi ce poète maudit, ainsi que j’ai ci-dessus dit, à Bagneux pourrit inédit :
et dans l’autre monde, après tout, il est probable qu’il s’en fout !