French poem
Jean de Nivelles
I.
Oyez donc le récit Des revers que subit Sire Jean de Nivelle, Dont un proverbe ancien Rapporte que le chien S’enfuit quand on l’appelle.
Jean était un seigneur Sans reproche et sans peur ; À la chasse ou la guerre Il passait tout le jour, Heureux, sans que l’amour Ne le tourmentât guère.
Il était beau pourtant Sur son destrier blanc, Avec son casque en tête, Sa longue épée au poing, Et son brillant pourpoint, Les jours de grande fête.
Accoudée à sa tour Près d’un vieux troubadour, Plus d’une jouvencelle, Quand il passait vainqueur, Sentant tinter son cœur, Jouait de la prunelle.
Mais il était de fer, Comme un démon d’enfer Se montrant insensible ; Et dans tous les combats, Pour belles ou soldats, Il était invincible.
Voici que Godefroi, Convoquant un tournoi, Promet une princesse D’une grande beauté, Au brave ayant lutté Avec le plus d’adresse.
Jean, fidèle à l’appel, S’apprête au carrousel, Et pour y bien paraître Il prend quatre varlets, Qui sur leurs corselets Ont l’écusson du maître.
Il appelle son chien Ami sûr, bon gardien, Qui partout l’accompagne ; Et, reluisante d’or, La troupe, au son du cor, Se met lors en campagne.
II.
De tous, Jean est vainqueur, Et l’assemblée en chœur Frémissante l’acclame. Lui, saute de cheval Et va, sur un signal, Prendre sa jeune dame…
Avant qu’il ne fît nuit, Sifflant son chien, sans bruit Il laissa là sa troupe, Et partit plein d’espoir Pour gagner son manoir, Portant sa femme en croupe.
Au fond d’un bois épais Un chevalier français Sur le couple s’élance : « Lâche ! où donc as-tu pris « Celle que je chéris ? « En garde ! haut ta lance ! »
« — Morbleu ! foin de ton gant ! » Répond l’air arrogant Notre Jean de Nivelle, « Mais toi plutôt, dis-nous « Qui veux-tu pour époux, « Ma gente damoiselle ? »
« — Mon galant seigneur, las ! « Ne vous en fâchez pas : « Vous avez l’âme fière, « Or, c’est mon fiancé « Que j’avais délaissé « Pour contenter mon père. »
Jean lui dit : « Allez donc, « Vous avez mon pardon « Car vous vous montrez franche. » Mais voilà son rival Qui, poussant son cheval, Lui dit, poing sur la hanche :
« Chevalier généreux, « Ma promise aux yeux bleus « Te demande une grâce : « C’est d’emmener ton chien « Qu’elle aime déjà bien ; « Consens de bonne grâce ! »
« — Faisons l’épreuve aussi, « Et voyons du moins si « Mon chien reste fidèle « À son pauvre seigneur, » Dit en cachant un pleur Sire Jean de Nivelle.
Le chevalier français, Enflé par le succès, Croit déjà le chien traître ; Celui-ci, comme sourd Malgré ses appels, court Sur les pas de son maître.
Voilà pourquoi souvent On dit en badinant De celui qu’on appelle Et qui ne répond rien, Qu’il fait comme le chien Du bon Jean de Nivelle.