Versos French Georges Rodenbach Nocturne

French poem

Nocturne

by

Listen in the reader

On a des jours faits d’ombre et de mélancolie Et d’inexprimable dégoût, Où le cœur se repaît du passé qu’on oublie Comme d’un fruit perdu dont on garde le goût.

Un sang vif et fiévreux vous bat contre les tempes : Comme une mer sur des galets ; On trouve dans son cœur à peine quelques lampes : C’est la chambre funèbre où sont clos les volets ;

C’est la chambre où, dans l’ombre, en mystiques toilettes Dorment tous nos espoirs brisés ; Gardant sur le rigide aspect de leurs squelettes La forme et le parfum de nos anciens baisers.

On a de ces jours noirs où l’on reprend la route Qu’on avait suivie au printemps, Quand les rameaux fleuris s’arrondissaient en voûte Et que le vieux soleil riait à nos vingt ans !…

Les buissons sont moins verts, les brises sont plus fraîches Les lointains moins ensoleillés ; Et comme l’arbre voit danser ses feuilles sèches, Le cœur voit tournoyer ses rêves effeuillés !

On doute ; on prend pitié des extases anciennes Quand on priait à deux genoux, Dans l’églises où flottaient les voix musiciennes Des enfants du lutrin aux profils blonds et doux.

On rêve des amours naïves de cousine, Des mains chaudes qu’on se pressait, Quand elle s’asseyait à la place voisine Montrant deux seins de neige au fond de son corset.

On revit ces matins de jeunesse et de fièvres Où, tenant une femme au bras, On se sentait frémir des ailes sur les lèvres Pour dire de doux mots qu’on ne comprenait pas !…

On songe au calme exquis du foyer, à sa mère Blanche dans un grand fauteuil noir ; Au temps où l’on n’avait pas vu fuir la chimère Comme une lampe errante aux vitres d’un manoir,

Quand on venait le soir lire et causer près d’elle, Et tendre son front à sa main Pour qu’elle s’y posât avec un doux bruit d’aile, Et vous fit retrouver l’espoir du lendemain !…

On reprend peu à peu les lointaines années Dont on se souvient à moitié ; Et l’on cherche un parfum à ces roses fanées Qu’on aurait dû jeter loin de soi sans pitié !…

O les rêves d’amour ! ô les rêves de gloire ! Débris qu’apporte le reflux ; Tu te tais à jamais, double clavier d’ivoire, Quand la jeunesse aux doigts légers n’y touche plus !…

Puis on a tout à coup des soubresauts farouches, Et l’on est pris d’un tel ennui Qu’on voudrait que la Mort glaçât toutes les bouches Et fermât tous les yeux dans une immense nuit.

Voyant les cœurs si faux et les âmes si viles, On voudrait, ― fuyant pour jamais, Loin des clameurs, loin des trahisons, loin des villes, ― Vivre à voir les oiseaux passer, sur les sommets !…

On voudrait la siffler, la comédie humaine, Et brusquement s’en retirer, Voyant que chacun porte un masque, et se démène Pour vivre, sans songer que vivre c’est pleurer !…

On voudrait se coucher, l’été, lorsque tout brille, Dans un calme petit caveau, Où les parents viendraient remplacer sur la grille Les vieux bouquets par un bouquet nouveau !…

On voudrait soudain déployer sa tunique Au vent, dans les lointains rougis ; Et chevaucher avec le Géant satanique Pour vivre ― nouveau Faust ― sa nuit de Walpurgis !…

Et se gorger de vins, et se gorger de viandes, Sous la clarté des torses nus Qui s’entremêleraient, ainsi que des guirlandes, Pour vous faire mourir en spasmes inconnus.

Puis après ces accès de spleen et de colère L’homme se résigne, et s’unit A ce mystérieux calme crépusculaire De l’oubli qui commence et du jour qui finit.

On dirait d’un condor, aux allures hautaines Dans sa cage au treillis tordu, Qui rêve par moments des montagnes lointaines, Et voudrait s’envoler dans les vents, éperdu !…

Il ouvre alors ses deux ailes, se met en garde Et se débat dans sa prison, Mais, vaincu par la lutte, il se calme et regarde Le grand soleil qui tombe au bout de l’horizon !…