French poem
Promenade en mer
Un jour que nous étions au bout des estacades À regarder les flots se briser par saccades, Une chaloupe, avec des étrangers à bord, Apparut tout à coup, prête à sortir du port. Ils étaient pleins d’entrain : jeunes gens , jeunes filles Qui, s’abritant un peu du vent dans leurs mantilles, S’amusaient à laisser pendre leurs mains dans l’eau.
Le ciel très bleu formait un fond clair au tableau Que n’aurait pas rendu le plus grand mariniste.
Les dames agitaient leurs mouchoirs de batiste Et pour nous saluer se levaient sur leurs bancs. Comme des violons, les cordes des haubans Frémissaient et chantaient sous l’archet de la brise. Le guidon ondoyait ; le foc de toile grise Montait et s’abaissait comme un sein oppressé. Deux marins, dans la barque, en tricot bleu foncé, Tenaient le gouvernail et faisaient les manœuvres. Les cordages glissaient ainsi que des couleuvres Dans leurs gros doigts durcis comme des doigts d’airain ; Et tous les passagers reprenaient le refrain D’un ancien air flamand qu’on chante sur la côte. Sous des parasols blancs, entassés côte à côte, Ils riaient aux éclats, feignant d’avoir grand peur D’un steamer qui virait, panaché de vapeur ; Puis en signe d’adieu nous lançaient au passage Quelques fleurs des bouquets parant chaque corsage Tandis que les marins manœuvraient à l’avant !…
Mais bientôt le bateau poussé par un bon vent Loin de nous, dans l’azur, s’envola sur les vagues, Et l’on n’entrevit plus que les gonflements vagues Des voiles qui fuyaient dans l’horizon des eaux Et qui tremblaient au loin comme de grands oiseaux !…
Pendant une heure encor, nous autres nous restâmes À regarder d’en haut s’exaspérer les lames Contre les pilotis qu’escaladait la mer. Moi j’éprouvais alors comme un plaisir amer À déchiffrer, rêveur, sur ces rampes salies Les noms, les bouts de vers, les serments, les folies, Les dates, les croquis, les chiffres enlacés Qu’ont gravés sur ce bois tant d’amoureux passés Comme sur les troncs d’arbre au retour des kermesses !
Plût à Dieu que l’amour, moins traître à ses promesses, Eût dans leur cœur aussi pénétré plus avant.
Pourtant le soir tombait et dans le ciel mouvant Sur les nuages clairs que la brise balaye, Rouge, le grand soleil saignait comme une plaie.
Tout à coup j’aperçus le bateau qui rentrait Toutes voiles dehors, rapide comme un trait, Incliné sur les flots qui le frangeaient d’écume !… Et dans l’horizon vague où la nuit et la brume Éteignaient le soleil sous leur double éteignoir Cette barque semblait un catafalque noir
Qu’entouraient, — en perçant les premières ténèbres, — Quelques astres pareils à des cierges funèbres !…
Plus de chants, plus de fleurs, d’aveux et de baisers ! Ils étaient là, tremblants, malades et brisés ; Dans les voiles le vent gémissait comme un râle ; On eût dit des noyés, tant chacun était pâle, Et les derniers rayons du soleil s’affaissant Mettaient sur leur pâleur comme un filet de sang !…
Les voyant abattus et la mine défaite Eux qui tantôt semblaient partir pour une fête, Je songeais : C’est ainsi du voyage d’amour. Au matin de sa vie on s’embarque un beau jour Les mains pleines de fleurs, et le cœur plein de rêves ; Mais à peine s’est-on élancé loin des grèves Où l’on goûtait en paix un calme indifférent Que le charme vous quitte et la douleur vous prend, Car sur ces flots menteurs qui cachent plus d’un gouffre On chante quand on part — quand on revient on souffre !…