French poem
Hégésippe Moreau (Œuvres)
by Hégésippe Moreau (1810–1838)
Car de l’école à peine eus-je franchi les grilles, Que je tombai joyeux aux bras de deux familles. Mon cœur, ivre à seize ans de volupté céleste, S’emplit d’un chaste amour dont le parfum lui reste. J’ai rêvé le bonheur, mais le rêve fut court. Au lieu de fatiguer la plume vigilante, De consumer sans cesse une activité lente A reproduire en vain ces écrits fugitifs, Abattus dans leur vol par les ans destructifs ; Pour donner une forme, un essor aux pensées, Des signes voyageurs, sous des mains exercées,
Vont saisir en courant leur place dans un mot ; Sur ce métal uni l'encre passe, et bientôt, Sortant multiplié de la presse rapide, Le discours parle aux yeux sur une feuille humide. Hélas ! pourquoi faut-il qu’aveuglant la jeunesse, Comme tous les plaisirs, l’étude ait son ivresse ? Les chefs-d’œuvre du goût, par mes soins reproduits, Ont occupé mes jours, ont enchanté mes nuits, Et souvent, insensé ! j’ai répandu des larmes, Semblable au forgeron qui, préparant des armes, Avide des exploits qu’il ne partage pas, Siffle un air belliqueux et rêve des combats…
Ainsi je m’égarais à des vœux imprudents, Et j’attisais de pleurs mes ïambes ardents. Je haïssais alors, car la souffrance irrite ; Mais un peu de bonheur m’a converti bien vite. Pour que son vers clément pardonne au genre humain, Que faut-il au poëte ? Un baiser et du pain. Dieu ménagea le vent à ma pauvreté nue ; Mais le siècle d’airain pour d’autres continue…
Dieu, révèle-toi bon pour tous comme pour moi ! Que ta manne, en tombant, étouffe le blasphème, Empêche de souffrir, puisque tu veux qu’on aime ; Pour qu’à tes fils élus, tes fils déshérités Ne lancent plus d’en bas des regards irrités, Aux petits des oiseaux toi qui donne pâture, Nourris toutes les faims ; à tout dans la nature Que ton hiver soit doux ; et, son règne fini, Le poëte et l’oiseau chanteront : Sois béni !
Amour à la fermière ! elle est Si gentille et si douce ! C’est l’oiseau des bois qui se plaît Loin du bruit dans la mousse. Vieux vagabond qui tends la main, Enfant pauvre et sans mère, Puissiez-vous trouver en chemin La ferme et la fermière !
De l’escabeau vide au foyer Là le pauvre s’empare, Et le grand bahut de noyer Pour lui n’est point avare ; C’est là qu’un jour je vins m’asseoir, Les pieds blancs de poussière ; Un jour .. puis en marche ! et bonsoir La ferme et la fermière !
Mon seul beau jour a dû finir, Finir dès son aurore ; Mais pour moi ce doux souvenir Est du bonheur encore : En fermant les yeux je revois L’enclos plein de lumière, La haie en fleur, le petit bois, La ferme et la fermière !
Si Dieu, comme notre curé Au prône le répète, Paye un bienfait (même égaré), Ah ! qu’il songe à ma dette ! Qu’il prodigue au vallon les fleurs, La joie à la chaumière ! Et garde des vents et des pleurs La ferme et la fermière.
Chaque hiver qu’un groupe d’enfants À son fuseau sourie, Comme les Anges aux fils blancs De la Vierge Marie ; Que tous, par la main, pas à pas, Guidant un petit frère, Réjouissent de leurs ébats La ferme et la fermière.
Ma Chansonnette, prends ton vol ! Tu n’es qu’un faible hommage ; Mais qu’en avril le rossignol Chante et la dédommage. Qu’effrayé par ses chants d’amour, L’oiseau du cimetière Longtemps, longtemps se taise pour La ferme et la fermière !
Et la rougeur au front je l’avoûrai moi-même…, Dans le temple au hasard j’aventurais mes pas, Et j’effleurais l’autel et je ne priais pas. Autrefois pour prier, mes lèvres enfantines D’elles-mêmes s’ouvraient aux syllabes latines. Et j’allais aux grands jours ; blanc lévite du chœur, Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur. Mais depuis..............
Combien de jeunes cœurs que le doute rongea ! Combien de jeunes fronts qu’il sillonne déjà ! Le doute aussi m’accable, hélas ! et j’y succombe : Mon âme fatiguée est comme la colombe Sur le flot du désert égarant son essor ; Et l’olivier sauveur ne fleurit pas encor…
Ces mille souvenirs couraient dans ma mémoire, Et je balbutiai : « Seigneur, faites-moi croire ! » Quand soudain sur mon front passa ce vent glacé Qui sur le front de Job autrefois a passé. Le vent d’hiver pleura sous le parvis sonore, Et soudain je sentis que je gardais encore Dans le fond de mon cœur, de moi-même ignoré, Un peu de vieille foi, parfum évaporé.
Époussetant de l’œil chaque peinture usée. Page de vérité qu’à sa ligne dernière Le Golgotha tremblant sabla de sa poussière. Le pauvre fou sentit, dans la ville papale, Une douche de fleurs inonder son front pâle. S’il est un nom bien doux, fait pour la poésie, Oh ! dites, n’est-ce pas le nom de la Voulzie ? La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles ? Non ; Mais, avec un murmure aussi doux que son nom.
Un tout petit ruisseau coulant visible à peine ; Un géant altéré le boirait d’une haleine ; Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots, Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots. Mais j’aime la Voulzie et ses bois noirs de mûres, Et dans son lit de fleurs ses bonds et ses murmures. Enfant, j’ai bien souvent, à l’ombre des buissons, Dans le langage humain traduit ces vagues sons ; Pauvre écolier rêveur et qu’on disait sauvage, Quand j’émiettais mon pain à l’oiseau du rivage. L’onde semblait me dire : « Espère ! aux mauvais jours, Dieu te rendra ton pain. » — Dieu me le doit toujours !
Pourtant je te pardonne, ô ma Voulzie ! et même, Triste, j’ai tant besoin d’un confident qui m’aime, Me parle avec douceur et me trompe, qu’avant De clore au jour mes yeux battus d’un si long vent, Je veux faire à tes bords un saint pèlerinage, Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge, Dormir encor au bruit de tes roseaux chanteurs, Et causer d’avenir avec tes flots menteurs.
Fuis, Âme blanche, un corps malade et nu ; Fuis en chantant vers le monde inconnu ! Fuis sans trembler : veuf d’une sainte amie, Quand du plaisir j’ai senti le besoin, De mes erreurs, toi, Colombe endormie, Tu n’as été complice ni témoin. Ne trouvant pas la manne qu’elle implore, Ma faim mordit la poussière (insensé !) ; Mais toi, mon Âme, à Dieu, ton fiancé, Tu peux demain te dire vierge encore !
Je préfère un conte en novembre Au doux murmure du printemps.