French poem
La Princesse
by Hégésippe Moreau (1810–1838)
Ne parlons plus de liberté : Je viens de voir une princesse. Pour mettre aux pieds de Son Altesse À mon tour, que n’ai-je hérité D’un peu de légitimité ! Elle serait, pour ma chambrette, Un meuble fort joli, ma foi ; Mais puisqu’elle n’est pas grisette, Ah ! quel bonheur si j’étais roi !
Dès qu’en son char elle a paru, Blonde et riante à la portière, À travers des flots de poussière Avec la foule j’ai couru, Empressé de voir, et j’ai vu… J’ai vu son front qui se colore, Son sein qu’agite un doux émoi : Mais, pour voir un peu mieux encore, Ah ! quel bonheur si j’étais roi !
Je veux prendre aussi mon essor : L’ambition devient vulgaire, Tel sot, qui végétait naguère, Se réveille plus sot encor, Chargé d’honneurs et cousu d’or. D’un souhait qui semble frivole Vous riez sans doute, et pourquoi ? Amis, la Providence est folle ; Ah ! quel bonheur si j’étais roi !
Sous les palais, comme un volcan, La Liberté s’allume et gronde ; Ne puis-je trouver en ce monde, Où les trônes sont à l’encan, Quelque petit trône vacant ? Dussé-je, en prince bon apôtre, Caresser le peuple et la loi, Dussé-je régner comme… un autre, Ah ! quel bonheur si j’étais roi !
Je le sais, l’Hymen et l’Amour Traitent les rois comme la foule, Et l’on dit qu’à la sainte ampoule, D’âge en âge et de cour en cour, Le diable a joué plus d’un tour ; Mais si dans les devoirs suprêmes Mon peuple usurpait mon emploi, Du moins il paîrait les baptêmes : Ah ! quel bonheur si j’étais roi !
D’un fol espoir je m’enivrais ; Mais quel réveil et quel vacarme ! Le galop brutal d’un gendarme Tout à coup me renverse auprès De l’idole que j’adorais. Dans le tourbillon de ses gardes, Elle fuit vers le Louvre, et moi Je gagne en boitant les mansardes… Ah ! quel bonheur si j’étais roi !