French poem
Mil huit cent trente-six
by Hégésippe Moreau (1810–1838)
Dieu l’ordonne, et je vous en prie, Moi qui vais chantant sur vos pas, Même pour sauver le patrie, Ô mes frères, ne tuez pas ! Quand cette arme qui fume encore A tonné, mon vers tricolore Recula soudain blanc d’effroi ; Ma pitié devint du délire, Et, reniant ses dieux, ma lyre A murmuré : Vive le roi !
Quand un jury tue, à la face Si nous lui jetons le remord ; Si du code rouge on efface Par degrés la phrase de mort, À Thémis, tant de fois trompée, Si l’on veut arracher l’épée Où pendent des gouttes de sang ; Ce n’est pas pour que, dans la rue, Le fer justicier tombe et tue, Ramassé par vous en passant.
Dans le palais, aux jours d’alarme, Regardez : ne voyez-vous rien, Rien, que le sabre du gendarme Ou du marchand prétorien ? Oh ! quoi qu’ait prêché dans ce livre, Dont le parfum de sang enivre, Saint-Just, l’apôtre montagnard, Enfants, la morale éternelle Au seuil des rois fait sentinelle Pour en écarter le poignard.
Forgeron, laisse sur l’enclume Le fer vengeur inachevé : L’arme du siècle, c’est la plume, Levier qu’Archimède a rêvé ! Écrivons : quand pour la patrie La plume de fer veille et crie Aux mains du talent indigné, Rois, princes, valets, tout ensemble S’émeut… et la plume d’or tremble Devant l’arrêt qu’elle a signé…
Mais, bien que mon vers gronde et prêche, Ne craignez pas pour votre ami Une insulte à la fosse fraîche Où vos sanglots l’ont endormi. Laissant à l’esclave un tel rôle, Je dirai, dût à ma parole Un bruit de verrous retentir : « Apôtres des sanglants systèmes, » Nos cultes ne sont pas les mêmes, » Mais vous comptez un beau martyr ! »
Et quel père n’a vu ses filles Honorer de pleurs ingénus Le jeune héros en guenilles, Le beau patriote aux pieds nus ? Il sauva des flots l’une d’elles, Et leurs amours lui sont fidèles… Donnez des lis, car il n’est plus ! Des lis, des pleurs, ô jeunes filles : Car son sang tacha ses guenilles ; L’échafaud meurtrit ses pieds nus !
Jeune, et sans pain, sans fiancée, Des rêves d’amour l’ont nourri, Et l’ombre de Cymodocée Au Martyr du peuple a souri. Sous notre chêne populaire, Que la sainte croix tumulaire Prodigue l’ombre à son tombeau ; Si le Dieu chrétien qu’il adore Le repousse en tonnant, Eudore Prira Jésus pour Alibaud.
Hélas ! de l’hymne funéraire Qu’aujourd’hui j’abandonne au vent. J’aurais voulu, mon noble frère, Parer ton front, ton front vivant : Tel, quand chaud de mille agonies, Ankastroëm aux Gémonies Roulait, on vit ou l’on crut voir, Pour parfumer la claie infâme, Des mains d’un ange ou d’une femme Quelques brins de lauriers pleuvoir.
Gagnons les bourreaux de vitesse, Disais-je, Alibaud va mourir : Vers le Golgotha de Lutèce Le char court : Muse, il faut courir. Mais un vers me fuyait encore, Et déjà du coteau sonore Tombait ce cri : Mort en héros ! L’œuvre rivale était complète : J’arrivais trop tard ; le poëte Était vaincu par les bourreaux.